L’« entourage » du chef de l’État n’a décidément pas peur du lyrisme : la présence « en personne » d’Émile Lahoud à New York représente « une valeur ajoutée » pour le Liban, il serait donc « inadmissible » que la délégation libanaise « ne soit pas à la hauteur ».
L’heure n’est plus aux circonvolutions de pure forme, ni aux obsolètes et très diplomatiques understatements : la présence du président de la République le plus controversé depuis l’indépendance au Sommet mondial puis à l’Assemblée générale de l’ONU la semaine prochaine est une très mauvaise idée. Pour Émile Lahoud lui-même (sauf que cela, c’est son problème), mais aussi, surtout, pour cet embryon de nation qui balbutie à peine de nouveau.
Ce n’est un secret pour personne : en acceptant un deuxième mandat, en devenant le bénéficiaire n° 1 de ce retentissant hold-up politique perpétré par Damas contre la double volonté des députés et des citoyens libanais, le chef de l’État a irrémédiablement centuplé son impopularité locale et son manque de crédit auprès d’une communauté internationale qui ne l’avait pas du tout oublié en rédigeant cette désormais fameuse 1559. Le boycottage de Baabda pendant des mois après la prorogation du mandat est encore vivace ; ce ne sont pas les quelques jours de rémission diplomatique qui ont suivi, et encore moins la visite très je-viens-délivrer-les-devoirs-de-vacances de Condoleezza Rice au palais qui ont atténué tout cela.
En multipliant tout au long des catastrophiques douze mois qui viennent de passer les erreurs de jugement aussi bien que les inconséquences ; en louvoyant sa veste mille et une fois d’une façon plus qu’ostentatoire ; en faisant dire qu’il était l’un des premiers à demander une enquête internationale alors qu’il a passé des jours et des jours avant de consentir à deux ou trois experts helvètes ; en continuant de défendre jusqu’au bout, pendant qu’il passait sa première nuit en garde à vue, un Moustapha Hamdane pourtant pris dans les tenailles de l’impeccable Mehlis (Hamdane qu’il voulait emmener avec lui à New York !), Émile Lahoud, « ni suspect ni accusé », bétonnait un peu plus chaque jour, volontairement ou pas, consciemment ou pas, sa responsabilité politique et morale dans l’assassinat de Rafic Hariri.
Discrédité au-dehors, archicritiqué au-dedans, c’est en véritable roitelet nu qu’Émile Lahoud se rendra au palais de Verre dans quelques jours. Et pour faire quoi ? « Ce sera l’occasion (pour le chef de l’État) de faire part au monde de son attachement à voir l’enquête se poursuivre jusqu’au bout », disent, le plus sérieusement du monde, ces « sources bien informées des intentions » du locataire contre vents et marées de Baabda. Beaucoup moins drôle, beaucoup plus grave : est-ce qu’Émile Lahoud sera capable de prononcer un mot au nom du Liban et pas en celui d’une ultraminorité qui ne représente pratiquement plus personne ? Surtout que les rumeurs bruissent autour du refus du Premier ministre Siniora de faire désormais partie de la délégation libanaise qui se rendra à New York. Une délégation dont la composition jusqu’à ce jour reste totalement incongrue, puisqu’elle comprend également Faouzi Salloukh, bien plus porte-parole des représentants politiques de la communauté chiite que ministre des Affaires étrangères du Liban, ainsi que Charles Rizk ; la personne de ce dernier n’a rien à voir, c’est juste que les Libanais se demandent pourquoi c’est le ministre de la Justice qui a été choisi et pas un autre, celui de la Réforme administrative par exemple, puisque le Sommet mondial parlera beaucoup de réformes (de l’ONU), et que cette matière-là n’a jamais été le fort du président de la République…
Bref, et indépendamment du point de savoir si Émile Lahoud devrait démissionner ou pas – la réponse est pourtant d’une limpidité ahurissante –, c’est à un autre niveau que le problème se pose : le Liban a plus que jamais besoin de montrer, de prouver un début de résurrection, de renaissance, de métamorphose. Et qu’il le veuille ou pas, qu’on le veuille ou pas, Émile Lahoud reste le mégasymbole du Liban d’avant, d’avant le 14 mars et le 26 avril, du Liban captif.
Le double événement planétaire de New York aurait été une belle vitrine.
Ziyad MAKHOUL
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