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Actualités - Reportage

Sur les Campus Les jeunes, par-delà les révolutions conservatrices

En l’espace de quelques mois, tout a changé au Liban. En l’espace de quelques mois, rien n’a changé au Liban. Pour peu qu’elles soient paradoxales, ces deux phrases se complètent bien, et représentent quelque part toute la complexité du Liban. La « révolution conservatrice » n’est certes pas un oxymore strictement libanais, dans la mesure où une révolution peut, comme cela a été le cas un peu partout dans le monde arabe, déboucher sur un retour à un état prédémocratique, sinon préétatique. Ce n’est évidemment – et heureusement – pas dans ce sens qu’il faut comprendre la « révolution conservatrice » dans le cadre libanais. Le Liban est lui-même foncièrement conservateur sur le plan sociologique. Beaucoup de conditions ont fait en sorte que l’émergence de l’État a constamment été reportée aux calendes grecques, au profit de la consécration des « zaamats » claniques localisées dans l’espace géographique et des « açabiyats » communautaires. Mais le pluralisme communautaire et politique (en voie de disparition à l’intérieur des communautés) a toujours fait, paradoxalement, du Liban un terrain propice à un certain système de « checks and balances », de gardes-fous favorables à l’existence d’une variante de la démocratie concurrentielle à l’européenne : la démocratie consensuelle. Les structures du Liban sont donc profondément, viscéralement conservatrices. L’aspect positif, c’est qu’au pays du Cèdre, les révolutions visant à annihiler pluralisme et démocratie dans une formule étatiste, pour ne pas dire militariste, sont difficiles, pour ne pas dire impossibles. Les spécificités du tissu socioculturel libanais se réveillent et font échec à ces tentatives. L’intifada de l’indépendance en a été une preuve. L’aspect « négatif », c’est que les révolutions ne conduisent pas à un changement radical, faisant table rase du passé, et cherchant à instaurer un ordre nouveau. Ainsi, il est vrai que l’objectif principal de la « Révolution du cèdre » a été atteint, à savoir le retrait des forces syriennes, et, de facto, la fin de l’occupation syrienne. L’intifada a également atteint ses autres objectifs, à savoir la formation d’une commission d’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri et la mise à l’écart des chefs des services de sécurité. Cependant, du fait du caractère conservateur du tissu socioculturel, le changement n’a pas été « total », renversant. Le « Liban nouveau », pour peu que l’expression puisse un jour devenir réalité, n’a pas émergé spontanément de la révolution. Le chef du PSP, Walid Joumblatt, et ses alliés du Bristol en ont fait l’amère expérience. Ainsi, M. Joumblatt ne cache pas son amertume face à la « révolution inachevée » qui n’a pas porté le coup de grâce à celui qu’il appelle « la tête du régime sécuritaro-militaire », le président de la République, Émile Lahoud. Et découvre que même une majorité parlementaire, aussi imposante soit-elle, ne peut pas gouverner seule. Le général Michel Aoun, de retour d’exil dans un berceau de la démocratie – qui a pourtant mis deux cents ans avant de pouvoir gérer, sur le plan institutionnel, les bouleversements nés de la Révolution française et de la chute de la monarchie –, est confronté, d’une manière ou d’une autre, à la même amertume. Aussi ne peut-il s’empêcher de remarquer, dans son commentaire au sujet du nouveau cabinet, qu’en fin de compte, « les mêmes qui gouvernent le pays depuis quinze ans sont de retour ». En d’autres termes, le retrait syrien et la « Révolution du cèdre » n’a pas débouché sur un changement au niveau de l’élite politique qui gouverne le pays. Aussi bien le général Aoun que Walid Joumblatt se plaignent d’un « mal » qui est, en fait, depuis l’indépendance, l’essence même du fonctionnement du système politique libanais : le compromis. Dans ce cadre, le 14 mars, phénomène populaire de changement chapeauté par une classe politique conservatrice, a débouché sur un compromis ne satisfaisant totalement ni les uns, ni les autres, au sein du même camp opposant. Et même dans le camp loyaliste, la défaite n’a été qu’une semi-déroute. Il reste les étudiants, et l’idéal pur qu’ils ont représenté, durant deux mois, de révolution aspirant à une véritable « évolution » dans les esprits. Les étudiants, qui ont été quasiment les seuls à porter, avec succès, le flambeau de la liberté durant près de dix ans, dans la rue, au moment où beaucoup préféraient se taire ou composer avec le pouvoir de fait. Ces étudiants sont désormais délivrés du fardeau de la résistance à l’occupation. Il leur appartient maintenant de repenser leur mouvement, de se reconstituer et se repositionner, pour devenir une force de contestation au sein même de leurs courants politiques respectifs. Une telle force de contestation, de rééquilibrage, pourrait servir de régulateur à l’intérieur de chaque structure et y renforcer l’esprit démocratique. Si le mouvement estudiantin, fer de lance de la lutte contre les forces occupantes de Damas, souhaite continuer à exister sans ce qui motivait son existence – l’oppression –, il lui faut établir de nouveaux objectifs, une nouvelle stratégie. D’autant qu’ils ont désormais un allié sûr en la personne du dynamique ministre de la Jeunesse, Ahmed Fatfat. Et cela commencera dès septembre, dès le retour des étudiants sur les campus, et, surtout, dès les premières élections estudiantines. Il y a du travail à faire. Michel HAJJI GEORGIOU

En l’espace de quelques mois, tout a changé au Liban. En l’espace de quelques mois, rien n’a changé au Liban. Pour peu qu’elles soient paradoxales, ces deux phrases se complètent bien, et représentent quelque part toute la complexité du Liban. La « révolution conservatrice » n’est certes pas un oxymore strictement libanais, dans la mesure où une révolution peut, comme cela a été le cas un peu partout dans le monde arabe, déboucher sur un retour à un état prédémocratique, sinon préétatique.
Ce n’est évidemment – et heureusement – pas dans ce sens qu’il faut comprendre la « révolution conservatrice » dans le cadre libanais.
Le Liban est lui-même foncièrement conservateur sur le plan sociologique. Beaucoup de conditions ont fait en sorte que l’émergence de l’État a constamment été...