Le jour de son interpellation, à Ghodras, le 21 avril 1994, il avait dit à l’un de ses proches collaborateurs, avant d’être emmené par une unité de l’armée libanaise : « Je veux que vous fassiez preuve de courage. Moi, je peux tenir le coup dix ans. » Le « hakim » se sera trompé d’un peu plus d’un an. Il aura tenu le coup jusqu’au bout, onze ans et trois mois. Et ses partisans aussi… Ce qui a permis au courant des Forces libanaises d’opérer un « come- back » spectaculaire sur la scène politique, faisant même son entrée à la Chambre et au gouvernement, après la déroute de ceux qui ont monté, au début des années 90, une machination machiavélique pour dissoudre le parti des FL et emprisonner son chef, Samir Geagea. Une machination dans le plus pur style du film In the Name of the Father.*
Onze ans et trois mois… Une génération entière, ou presque. Les jeunes, les étudiants, les élèves qui constituent aujourd’hui le cœur battant des Forces libanaises n’ont jamais connu, ni même vu leur leader. Onze ans et trois mois … Beaucoup (beaucoup) d’eau a passé sous les ponts. Une bonne partie de la nouvelle classe politique locale n’a jamais côtoyé Samir Geagea ou discuté avec lui. Pourtant, s’il est un leader qui gagne à être connu de près, un leader qu’il est nécessaire de connaître de très près, c’est bien Samir Geagea.
Les Libanais qui ont vécu la guerre durant la décennie des années 80 n’ont retenu, pour la plupart, de Samir Geagea que l’image d’un simple chef de milice. Ils n’ont souvent porté leur jugement sur lui qu’à travers le prisme de clichés, de préjugés, d’idées reçues qui ne représentent qu’un seul aspect de la réalité.
Tout le parcours partisan et politique du « hakim » illustre à quel point le personnage est loin d’être un politicien ordinaire ou traditionnel. Issu d’un milieu rural très modeste, puisant ses racines dans une région du Liban-Nord qui représente beaucoup historiquement et symboliquement pour la communauté maronite, il a réussi à s’imposer rapidement sur la scène locale et à prouver ses qualités d’homme d’État. Car il a bel et bien des qualités méconnues d’homme d’État.
C’est en 1979 qu’il a commencé discrètement à s’illustrer en regroupant autour de lui, au couvent de Kattara, dans le caza de Jbeil, les cadres et les miliciens kataëb et FL du Liban-Nord. Au lieu de transformer Kattara en un simple campement militaire occupé par des partisans oisifs, il s’est employé à organiser une série de sessions de formation politique s’étendant sur plusieurs semaines afin de stimuler un travail de réflexion sur des sujets académiques ou d’actualité. Face au succès de cette nouvelle approche du militantisme et de l’engagement partisan, de nombreux cadres venant de différentes régions du pays se sont joints à ces sessions de formation.
Mais pour Samir Geagea, cet effort intellectuel qu’il demandait à ses hommes devait être complété par un travail de développement socio-économique qui avait un double objectif : apporter un soutien, fût-il modeste, à la population rurale ; et sensibiliser la base à l’importance du social, dans le sens global et politique du terme. D’où son idée avant-gardiste de créer, dans le jurd de Jbeil, une coopérative agricole dont la gestion fut confiée à cette époque à Eddy Abillamaa, candidat FL aux dernières élections dans la circonscription du Metn-Nord.
Cet épisode de Kattara, qui a permis à Samir Geagea de se démarquer sensiblement des méthodes politiciennes traditionnelles, s’étendra jusqu’au 12 mars 1985, date à laquelle il conduira, avec Élie Hobeika, un soulèvement afin de donner un élan nouveau aux Forces libanaises. À la suite de cette « intifada », il prendra progressivement les rênes du pouvoir au sein des FL. Le 15 janvier 1986, il mènera un coup de force contre Élie Hobeika afin de couper court à l’accord tripartite qui avait constitué à l’époque la première tentative syrienne de mainmise totale sur le Liban.
Après cette seconde « intifada », Samir Geagea deviendra le seul maître des Forces libanaises, au risque de créer un certain antagonisme entre lui, venu d’un milieu rural et modeste, et les partisans FL citadins d’Achrafieh. Son leadership lui donnera l’occasion de mettre en évidence ses grandes capacités de visionnaire et de gestionnaire. Il se fixera comme objectif de réorganiser et de restructurer en profondeur les FL afin de les faire passer du cadre étroit et réducteur de la milice au stade d’une véritable institution à plusieurs facettes. Son action sur ce plan englobera les domaines politique, diplomatique, médiatique, social, administratif, financier et, bien entendu, militaire.
Annonçant la couleur au plan de son action institutionnelle, il lancera en août 1985 la télévision des FL, la LBCI, qui deviendra rapidement (et qui demeure toujours), sous l’impulsion de Pierre Daher, le principal média audiovisuel du pays. Samir Geagea parachèvera par la suite le paysage médiatique des FL en mettant en place une politique informationnelle cohérente et centralisée englobant, en sus de la LBCI, Radio-Liban libre, la revue al-Massira, un bulletin quotidien d’analyse de l’actualité. Le tout chapeauté par un important département de l’information. Et pour assurer un bon agencement du travail entre ces différents supports, Geagea réunira régulièrement tous les cadres de l’ensemble de l’appareil informationnel des FL.
Ce même effort de dynamisation et de restructuration dans un sens institutionnel s’est manifesté aussi au niveau de la milice, les officiers étant tenus de suivre une formation poussée. Ce souci continu de formation a conduit également à la création d’une « école de cadres » (à vocation politique), dirigée à l’époque par l’actuel député de Becharré, Élie Keyrouz.
Au plan social, le « hakim », sensible aux difficultés socio-économiques auxquelles étaient déjà confrontées les couches les plus défavorisées de la population, créera en 1987 la Fondation de solidarité sociale qui fournira des aides précieuses dans plusieurs domaines et à plus d’un niveau.
Parallèlement à cette refonte globale, Samir Geagea a surtout réussi à donner aux FL une dimension politique et diplomatique qu’elles avaient perdue depuis l’assassinat de Béchir Gemayel, en 1982. Grâce à l’apport de groupes d’intellectuels, d’universitaires, de cadres supérieurs et de jeunes engagés, d’horizons divers, un département des relations diplomatiques, tenu par l’ancien ministre César Nasr, sera créé pour tisser des liens étroits avec les principales chancelleries, tandis que dans le même temps, un département d’outre-mer assurait les liens avec la diaspora ainsi que le lobbying politique dans les grandes capitales occidentales.
Mais si les FL ont réussi à s’imposer dans les années 80 comme le principal acteur sur la scène locale (elles seront en 1988 l’interlocuteur privilégié de l’ambassadeur américain pour l’élection présidentielle), c’est parce que Samir Geagea a une pensée stratégique, une vision d’avenir des rapports intercommunautaires du pays et, surtout, une très vaste culture politique, historique, voire philosophique (personnage mystique, c’est un fervent lecteur de Teilhard de Chardin), que peu de responsables et leaders ont au Liban, et qu’il a sans doute approfondie et mûrie au cours de ces onze dernières années. Autant d’atouts qui devraient lui permettre de jouer un rôle de rassembleur dans son propre camp et d’affronter les nombreux défis qui l’attendent. Tant sur le plan national qu’au niveau d’une nouvelle et indispensable refonte qui s’impose au sein des Forces libanaises, aujourd’hui plus que jamais.
Michel TOUMA
* Le film relate l’histoire, vraie, d’une famille irlandaise victime, en 1974, d’une vaste machination ourdie par les services britanniques qui cherchaient un bouc émissaire pour apaiser l’opinion publique à la suite d’une vague d’attentats attribués à l’RA.
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