Il n’est pas facile ces jours-ci d’être le chef de la diplomatie d’un pays comme l’Amérique. Mme Condoleezza Rice vient de le constater à la faveur de son périple proche-oriental et hier encore à Bruxelles, à l’ouverture de la conférence internationale d’appui à l’Irak. Liberté et démocratie, cela va bien ensemble – encore que … ,– mais il faut croire, s’agissant de certains États, que les deux principes se conjuguent plutôt mal avec celui de stabilité. Et comment concilier entre eux ces trois principes, essentiels à l’aube d’un XXIe siècle marqué par la violence aux quatre coins du globe ? Même si le langage tenu ces derniers mois tend à prouver le contraire, l’Administration US ne paraît pas avoir sur le sujet des idées précises, comme en témoignent les contorsions politiques, ou plus simplement sémantiques, auxquelles elle se livre quotidiennement pour justifier son incapacité à résoudre ce qui, au fil des jours, s’apparente au fameux et insoluble problème de la quadrature du cercle.
Dans son discours inaugural du 20 janvier 2005, George W. Bush avait prononcé non moins de quarante fois le mot « liberté ». Un mois auparavant, dans un article de presse qui semblait préfigurer ce qui allait devenir la principale préoccupation du second mandat présidentiel, celle qui devait être nommée secrétaire d’État six mois plus tard écrivait : « Quand la liberté est en marche, l’Amérique est plus en sécurité ; quand la liberté recule, l’Amérique est plus vulnérable. » Mais dans un discours prononcé lundi à l’Université américaine du Caire, elle dressait implicitement, de la politique de son pays dans la région, un constat d’échec accueilli dans un silence de mort. Une seule fois la salle, composée de quelque 600 officiels, professeurs et étudiants, devait éclater en applaudissements. Ce fut lorsqu’une des personnes présentes interrogea : « N’est-il pas temps que quelqu’un présente des excuses pour la profanation du Coran ? » en allusion à l’un des innombrables abus commis à Guantanamo Bay. Le sujet des exactions dont sont victimes les prisonniers en Irak même, tout comme dans la base US à Cuba, devait être évoqué par le ministre égyptien des Affaires étrangères lors de la conférence de presse conjointe tenue peu après. Et à Ryad, le prince Saoud el-Fayçal, en réponse aux questions des journalistes, déclarait sèchement : « Je n’ai pas pris connaissance de l’intervention de Mme Rice, mais l’Arabie saoudite ne saurait accepter des réformes venues de l’étranger. »
Devant le Premier ministre irakien Ibrahim el-Jaafari et les représentants de plus de 80 nations ainsi que les délégués d’organisations internationales, « Condie » reconnaissait hier que Bagdad n’était pas à même d’assumer seul ses responsabilités, surtout matérielles et à plus forte raison militaires. Après le retrait de divers contingents, dont celui de l’Espagne, les effectifs non américains sont tombés à 21 000, et d’autres départs devraient intervenir dans le courant de l’année. Les perspectives financières ne sont guère plus brillantes. Réunis à l’automne 2003 à Madrid, un groupe de pays donateurs s’étaient engagés à assurer au nouveau régime une aide de 13 milliards de dollars étalée sur trois ans. À ce jour, la moisson aura été plutôt mince : 2 milliards à peine. Il faut dire que pour sa part, Washington n’a fait guère mieux, ne dépensant pour la reconstruction que 7 milliards sur un total de 19 milliards alloués par le Congrès. Moins chiche, le Club de Paris a effacé une ardoise de 40 milliards dus aux nations industrialisées, ce qui laisse quand même une dette extérieure de 70 milliards que l’Arabie saoudite, le Koweït et les riches émirats du Golfe hésitent toujours à éponger en raison des nuages qui continuent de s’amonceler dans le ciel irakien.
L’horizon palestino-israélien est tout aussi sombre avec, pas plus tard que mardi à Jérusalem, la confirmation d’une impasse appelée à se prolonger, qu’il s’agisse de la crise dans laquelle se trouve plongé le cabinet Sharon ou bien des rapports bilatéraux entre les deux camps avec le blocage de l’opération de retrait de l’armée d’occupation d’une partie des territoires arabes. Et ce n’est pas la dernière en date des pirouettes diplomatiques yankees qui devrait améliorer les choses. Adjoindre au quartette deux nouveaux membres, le royaume wahhabite et l’Égypte, n’est certes pas de nature à accélérer l’instauration de la paix prévue par une « feuille de route » déjà vieille de deux ans, et encore moins désamorcer la bombe Hamas. La secrétaire d’État aura tout le loisir de le constater à la faveur de la rencontre que le groupe doit tenir aujourd’hui à Londres. À moins de transformer le sextette à venir en un ensemble plus vaste encore. Au risque de voir l’interprétation, déjà assez discordante, devenir une cacophonie en bonne et due forme.
Christian MERVILLE
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