Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

commentaire - La « nouvelle » insurrection irakienne

Par Steven Metz* Sun Tsu, le grand philosophe chinois de la guerre, écrivit un jour : « Si tu connais ton ennemi et si tu te connais toi-même, tu ne dois pas craindre le résultat de centaines de batailles. » L’absence d’une telle connaissance entraîne des problèmes et souvent des désastres. Cela s’applique très certainement au conflit que connaît aujourd’hui l’Irak, où il est essentiel et difficile d’arriver à comprendre les insurgés. La sédition irakienne reflète, jusqu’à un certain point, le caractère de ses prédécesseurs historiques. Le conflit est un « théâtre armé » où les protagonistes sont enfermés dans une lutte menée les uns contre les autres et d’où ils envoient des messages à un public plus large, et tout particulièrement au peuple irakien. Comme toute sédition, son sort sera déterminé par le soutien que lui apportera ou pas le peuple. De plus, il est fort probable que cela deviendra une performance qui se prolongera. L’histoire nous montre qu’une fois que la sédition atteint sa « masse critique », il faut dix ans ou plus pour l’éradiquer. Et, comme pour les insurrections précédentes, le conflit irakien est un conflit où les insurgés utilisent des actes horribles pour intimider le public, exposer les faiblesses du gouvernement et le pousser à des réactions exagérées qui pourraient lui valoir le retrait du soutien du public. Pourtant, l’insurrection irakienne est différente des précédentes sous bien des aspects. Son contexte culturel diffère des insurrections du XXe siècle, particulièrement dans l’usage d’une idéologie radicale issue d’une religion. Par opposition, les séditions du XXe siècle étaient habituellement laïques, issues de la lutte des classes, basées sur des différences sectaires ou d’autres clivages politiques profonds. Le mélange de la passion religieuse et de l’extrémisme politique rend l’insurrection irakienne particulièrement dangereuse et difficile à étouffer. Le contexte stratégique de la sédition irakienne est également nouveau. Au XXe siècle, les superpuissances ont soutenu des insurrections et des contre-guérillas qui servaient de lieux d’affrontements par procuration. Le conflit irakien, par opposition, fait partie de la première insurrection mondiale globale : un réseau de conflits individuels mis en place par l’extrémisme islamiste et dont la plupart sont liés d’une façon ou d’une autre à el-Qaëda et à la guerre contre le terrorisme au plan global. Pour la première fois dans l’histoire, le terrorisme donne aux insurgés la capacité de frapper directement les alliés extérieurs de leurs ennemis. De plus, l’organisation et les méthodes de l’insurrection irakienne, tout en restant uniques, diffèrent de celles qu’on a pu voir se développer à la fin du XXe siècle. Des insurrections multiples coexistent dans le temps et l’espace, chacune avec des tactiques et des objectifs différents. Une de ces composantes est représentée par les jihadistes : certains sont étrangers, certains sont issus de la population locale, ils possèdent des liens directs avec el-Qaëda ou, du moins, sympathisent avec sa vision du monde. Les jihadistes semblent vouloir un Irak à la mode des talibans, qui pourrait servir de bastion à une sédition islamiste globale plus large. Une autre composante se présente sous la forme des Baassistes qui cherchent à revenir au pouvoir. Ayant accès à des capitaux importants, ce groupe semble sous-traiter un grand nombre de ses opérations au crime organisé ou à des insurgés « opportunistes » plus intéressés par le salaire que par l’idéologie. La troisième composante est représentée par ce qu’on appelle parfois le « nationalisme sunnite », mais c’est là une appellation impropre parce que les membres de ce groupe se préoccupent moins de l’Irak comme une nation que de la domination des sunnites dans un Irak post-Saddam et répondent à ce qui leur arrive comme s’il s’agissait d’injustices ou d’abus personnels. Ce groupe semble s’appuyer lourdement sur des structures tribales, les liens familiaux et d’autres affiliations locales. Alors que les séditions ayant connu un certain succès au XXe siècle ont développé dans une certaine mesure une hiérarchie et une aile politique, l’insurrection irakienne reste difficile à saisir, comme un réseau sans forme. Les différentes composantes et leurs subdivisions internes ne semblent pas répondre à un commandement central. Certains pourraient coopérer et d’autres non. Enfin, la sédition dans son ensemble reste nihiliste et centrée sur la destruction du nouveau gouvernement irakien et du système politique et économique émergeant plutôt que sur l’articulation d’une alternative cohérente. Sous bien des formes, l’insurrection irakienne est analogue aux gangs de rue urbains : chaque composante partage des similarités de comportement et d’organisation, mais poursuit sa propre ambition démesurée et entreprend des opérations autonomes sur son « territoire » plutôt que de développer un programme ou une stratégie. La bonne nouvelle pour ceux qui veulent stabilité et démocratie en Irak reste qu’une insurrection sans forme, désorganisée et nihiliste ne peut pas « gagner » dans un sens traditionnel et remplacer un gouvernement ni former un nouveau régime. La mauvaise nouvelle : cette insurrection sans forme, désorganisée et nihiliste peut éventuellement évoluer vers une insurrection cohérente, efficace et résolue. Cela poserait évidemment une menace bien plus sérieuse, car même si l’insurrection est sans forme, désorganisée et nihiliste, elle pourrait survivre et barrer la route à la stabilisation, la démocratisation et la prospérité pendant de nombreuses années. Pour en revenir à notre analogie, les gangs de rue urbains ne peuvent saisir le pouvoir politique mais ils peuvent assurément faire de leur quartier des lieux dangereux, rétrogrades et sinistres. L’Irak a donc le choix entre trois voies : l’évolution vers une insurrection plus sérieuse, une violence qui persisterait à son niveau actuel ou la résolution de l’insurrection. Trois facteurs, au moins, détermineront le chemin que la nation blessée choisira. Le premier n’est autre que la volonté du nouveau gouvernement. Les mouvements d’insurrection qui réussissent triomphent parce que la volonté du gouvernement s’effondre. Il n’est pas évident aujourd’hui de mesurer la détermination dont feront preuve les leaders démocratiques irakiens qui émergent actuellement. Deuxième facteur important, la modération dont fera preuve la communauté chiite. Certains indices inquiétants montrent que la relative indulgence de ce groupe touche à sa fin. Si cela se produit, l’insurrection sera remplacée par une guerre civile sectaire bien plus dangereuse. Le troisième facteur est la volonté des groupes extérieurs – les États et les groupes non gouvernementaux – à prolonger les difficultés que rencontre le peuple irakien en soutenant l’insurrection, ouvertement ou par inaction. Tant que des États tels que l’Arabie saoudite, la Syrie et d’autres n’assèchent pas avec force les afflux de gens et de capitaux qui soutiennent cette insurrection, l’Irak ne connaîtra jamais la stabilité, la démocratie et la prospérité. *Steven Metz dirige le Department of Regional Strategy and Planning au Strategic Studies Institute de l’US Army War College, où il enseigne. Copyright : Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.

Par Steven Metz*

Sun Tsu, le grand philosophe chinois de la guerre, écrivit un jour : « Si tu connais ton ennemi et si tu te connais toi-même, tu ne dois pas craindre le résultat de centaines de batailles. » L’absence d’une telle connaissance entraîne des problèmes et souvent des désastres. Cela s’applique très certainement au conflit que connaît aujourd’hui l’Irak, où il est essentiel et difficile d’arriver à comprendre les insurgés.
La sédition irakienne reflète, jusqu’à un certain point, le caractère de ses prédécesseurs historiques. Le conflit est un « théâtre armé » où les protagonistes sont enfermés dans une lutte menée les uns contre les autres et d’où ils envoient des messages à un public plus large, et tout particulièrement au peuple irakien. Comme toute sédition, son sort...