Paris, d’Edgar DAVIDIAN
Pour reprendre tout d’abord ses propres dires, voilà « un homme libre ». Un homme de lettres « émergent ». Cela se dit d’un écrivain dont l’étoile monte. À quarante-quatre ans, vivant en Suisse, à Zurich plus précisément, Mikhaïl Chichkine est l’un des écrivains russes les plus courtisés par la presse, la critique et le public. Son roman fleuve, d’une longueur dostoïevskienne, d’une chaleur tolstoïenne, d’une érudition époustouflante, La prise d’Izmaïl (Fayard, 414 pages), a remporté plus que la considération des lecteurs. Il a été couronné meilleur ouvrage pour la traduction du russe en français par Marc Weinstein, car Chichkine, nouvelle coqueluche et phénomène de l’édition, est surtout un brillant virtuose du langage. Rencontre impromptue autour d’une tasse de café dans le bouhaha de la Ville Lumière, Porte de Versailles où, entre deux rendez-vous avec des journalistes américains et une séance photos pour un magazine new-yorkais, un romancier dans l’air du temps – témoin de la vie sur l’ex-pays du rideau de fer – parle de littérature...
Regard bleu-porcelaine, cheveux courts sel et poivre, traits réguliers avec lèvres épaisses, visage de pope mais attitude un peu loulou de quartier de Moscou en tee-shirt noir et jeans délavé, dans un français moins qu’élémentaire, la discussion se déroulera entre rudiments d’allemand et bribes d’anglais... Du personnage à l’œuvre, Chichkine a tout pour piquer la curiosité.
Pour rentrer dans le vif du sujet, une première question s’impose. Dans votre biographie, il est écrit que vous avez été balayeur et asphalteur. Est-ce cela la pauvreté ? « Tout le monde a connu la pauvreté avant la perestroïka, dit Chichkine sans sourciller. Je suis diplômé de la faculté romano-germanique de Moscou, mais le salaire d’un professeur, à cette époque, était moins que pour le « lumpenprolétariat » ! Prof ou balayeur, c’était le même salaire ! Et surtout je savais que je ne pouvais, en aucun cas, publier un livre, moi qui ne rêvais que d’écrire... Mon frère a été emprisonné pour avoir copié des livres de Soljenitsyne qu’il cachait dans des bibliothèques faites de caisses pour chaussures.... Histoire d’ailleurs transposée dans mon roman La prise d’Izmaïl.»
Écrire, pour vous, était une évidence ? « Sans nul doute, souscrit Chichkine en confiant l’anecdote de l’enfance (il y en a toujours une). À neuf ans, j’ai noirci mes cahiers de classe. Je les ai montrés à ma mère. Contre toute attente, furieuse, elle me dit : “ Micha, tu dois écrire à propos des choses que tu comprends. ” Mon père et ma mère se querellaient constamment. Et mon livre parlait de divorce. J’avais tout simplement décrit leur situation. Écrire, c’est refléter la réalité. Et il ne fallait surtout pas parler ni de Brejnev ni du Parti communiste !... »
Pourquoi écrivez-vous alors, Mikhaïl Chichkine ? « À vingt-cinq ans, j’ai voulu que mon premier roman soit publié sachant qu’il serait difficile de le faire. À un moment, j’ai douté même de mon écriture. Aujourd’hui, je sais que si je n’écris pas, je ne peux pas me lever du lit... Je suis un soldat qui fait son devoir. Je suis prêt à tout sacrifier. Écrire, c’est mon devoir envers Dieu qui m’a donné la vie. Je rends à Dieu le bien en écrivant bien. Je voudrais renouveler la littérature russe. Écrire des choses jamais faites auparavant. Je devrais par conséquent me situer entre tradition et nouvelles directions. L’écrivain russe le plus proche de moi ? Tout d’abord, les classiques du XIXe siècle. Dans la généalogie littérraire, en ce qui concerne les images, ma branche à moi c’est Tchekhov, Bounine, Nabokov, Sacha Sokolov. Le plus proche encore, une vraie planète, c’est Tolstoï ! C’est pourquoi j’ai écrit cet essai Sur les traces de Bryron et Tolstoï. Oui, je suis un passionné et la littérature russe est ma passion. Je l’aime comme une femme dont on est éperdument amoureux... »
Et comment définissez-vous les caractères de vos personnages ainsi que votre rapport à la réalité ? « Il est vrai que les personnages dans mes romans sont foisonnants, mais au fur et à mesure que le récit avance ils se rejoignent pour ne faire finalement qu’un couple. Et c’est toujours moi dans mes dualités. Ce sont des créatures dont je suis le dieu... Mes livres sont toujours une critique de la Russie. Ils sont publiés dans ses frontières et j’ai reçu des prix. Le problème majeur est la guerre en Tchétchénie et l’on ne peut rester silencieux sur ce sujet même si je n’en ai pas la solution. Je suis contre la guerre en général. Ne pas prendre un kalachnikov peut-il faire de vous un mauvais patriote ? C’est difficile d’être un héros finalement... Pourquoi les gens me lisent ? Je ne sais pas exactement. Peut-être parce que je suis contre le régime, j’invente de belles histoires et mon style est différent. J’aimerais surtout qu’on me lise pour cela, c’est-à-dire mon style. »
Fervent adepte de la poésie (il aime Joseph Brodsky et Anna Akhmatova, dont il fut d’ailleurs l’élève), aimant le jazz (BB King), la musique de Scelsi et d’Alfred Schnidke, ayant une grande admiration pour Tarkovski (surtout pour son film Andréï Roublev), Mikhaïl Chichkine est aujourd’hui un homme heureux avec toutes les pages qu’il a noircies... En langue russe, bien entendu, dans tout ce qu’elle a de pureté. « Je suis heureux quand j’écris , dit-il. Peu importe si je suis au Kremlin ou au bord du lac de Zurich avec ma femme et mon fils Constantine (il a neuf ans), car pour un homme libre, il ne devrait pas avoir de frontières... Il n’y a pas de chose plus importante que d’écrire, non pas des scénarios de séries télévisées insipides, mais un roman tel que je le conçois. L’argent viendra et, de toute façon, l’argent c’est une question de mentalité : il est fait pour être dépensé et surtout utilisé pour les gens qu’on aime. Comment situer ma littérature ? Ce n’est pas à moi de la situer, mais j’aimerais surtout qu’on me considère comme l’espoir de la littérature russe... »
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