Le pape s’était donc mis, dès l’année 2000, à la disposition de Dieu. Mais Dieu a attendu cinq ans pour le rappeler à Lui. Cinq longues années, Dieu avait encore besoin de Jean-Paul II. Et cinq ans durant, tous les peuples du monde ont accompagné à travers la télévision la souffrance insoutenable de cet homme qui n’avait plus, à la fin, que sa fenêtre pour bénir l’humanité. À la veille de sa mort, Jean-Paul II avait perdu l’usage de ses jambes. L’air ne parvenait plus à ses poumons, et seule sa main droite luttait encore contre la déchéance physique, frappant rageusement le bord de la fenêtre pour forcer cette enveloppe charnelle en pleine sédition. La rééducation orthophonique nécessaire suite à sa trachéotomie n’avait pas eu le temps de lui restituer sa voix. Et c’est un écho spectral, un souffle déjà désincarné qui disait à la fin le nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit sur le front des fidèles. Un dernier souffle.
Le pape est mort. Depuis cinq ans déjà, il savait que son corps, instrument nécessaire à sa présence au monde, l’abandonnait. Mais qui sommes-nous pour deviner les voies du Seigneur, et les raisons divines de ce supplément de vie qu’Il avait imposé au successeur de saint Pierre. À observer le fil ténu entre la fenêtre vaticane et le catafalque ; entre la douleur si crue que les dernières images ne montraient plus le Saint-père que de dos, et le masque apaisé de la mort, une seule idée vient à l’esprit : jusqu’au bout. Voilà donc le principal message. Le deuxième, révélé par le testament de Jean-Paul II, est un constat lumineux de la puissance de l’amour, de la justice, de la liberté et de la foi qui les portent : la guerre froide s’est achevée sans le conflit nucléaire redouté de part et d’autre du rideau de fer. Jusqu’au bout, porter ce bâton de pèlerin et apaiser les incompris, les opprimés, les laissés-pour-compte, et leur dire que le royaume de Dieu où qu’il se trouve leur appartient aussi. Convaincre les puissants que leur salut ne viendra que par l’écoute de ceux-là qui grondent et frappent par ce qu’on est aveugle et sourd à leur misère. Par millions, chacun à sa manière, tous les croyants du monde ont porté le pape jusqu’à son ultime demeure. Ils savent que cela s’appelle une dépouille, cette vieille chemise de peau et d’humeurs que l’âme jette dans son envol. Ils savent que le bâton est encore là, et qu’il est encore long, le chemin du pèlerin.
Au Liban, on ne nous apprendra pas ce que signifie une mort fédératrice. À l’heure où une grande partie de la population s’impatiente contre les barreaux quand une autre n’en finit pas du syndrome de Stockholm, la nature étale, tout près de nos débats marécageux, le plus somptueux des printemps. Éteindre le poste. Ouvrir cette fenêtre porteuse de bénédictions. Partir, juste prendre la route, qu’importe la direction. Un vieux couvent, le bruit de l’eau, un fleuve tout proche qui annonce le dégel. Les pas réapprennent les chemins caillouteux, trébuchent parfois parmi les églantines. Minuscules bleuets, humbles boutons d’or que seul un éclat de lumière révèle, coquelicots si fragiles sur leurs tiges invisibles dans le vert de l’herbe, les noms des fleurs sont-ils les autres noms de Dieu ? Pour qui ces choses que personne ne voit ? Le goût du thym sauvage encore frais de rosée, et le parfum du romarin, la sauge écrasée par mégarde qui exhale ses arômes, pour qui ces choses qu’on ne respire plus ? La montagne au loin comme un appel : marcher encore, pousser plus haut. La mer à nos pieds, si claire que les îles naguère submergées par la houle s’y révèlent, plages blanches comme à portée de main. Toucher cela et dire merci. Pour l’amour et pour la munificence. Loin du vacarme des villes et des conflits qu’elles génèrent. Prendre son bâton et découvrir à la force des jambes, à pleins poumons, à perte de vue, et jusqu’au bout à quoi répond ce mot : Liban. Parler ensuite.
Fifi Abou Dib
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le pape s’était donc mis, dès l’année 2000, à la disposition de Dieu. Mais Dieu a attendu cinq ans pour le rappeler à Lui. Cinq longues années, Dieu avait encore besoin de Jean-Paul II. Et cinq ans durant, tous les peuples du monde ont accompagné à travers la télévision la souffrance insoutenable de cet homme qui n’avait plus, à la fin, que sa fenêtre pour bénir l’humanité. À la veille de sa mort, Jean-Paul II avait perdu l’usage de ses jambes. L’air ne parvenait plus à ses poumons, et seule sa main droite luttait encore contre la déchéance physique, frappant rageusement le bord de la fenêtre pour forcer cette enveloppe charnelle en pleine sédition. La rééducation orthophonique nécessaire suite à sa trachéotomie n’avait pas eu le temps de lui restituer sa voix. Et c’est un écho spectral, un...