Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Le Point Leçons irakiennes

Ils ont attendu deux longues années, les nouveaux maîtres du pays, avant de déguster le plat froid de la vengeance : hier, pour l’élection du Conseil présidentiel, un poste de télévision avait été installé à la prison où se trouve détenu Saddam Hussein. « Peut-être comprendra-t-il qu’une époque, la sienne, est révolue et qu’un nouvel Irak est né, celui de la démocratie et non des coups d’État », a dit le ministre des Droits de l’homme, Bakhtiar Amine. Le geste est à ajouter à d’autres premières que comportait cette journée. On a eu droit ainsi à un Kurde intronisé à la tête d’un État arabe, à son prédécesseur qui a accepté de troquer sans rechigner un poste de numéro un pour celui de numéro deux, à l’installation aux plus hauts degrés de la hiérarchie, après en avoir été évincés depuis plus de trois quarts de siècle, de représentants des deux grandes communautés chiite et kurde. Tout cela, le plus démocratiquement du monde, deux mois après des législatives qui ont vu la participation de huit millions d’électeurs et après neuf semaines de laborieuses tractations. L’autre nouveauté, c’est un bref passage dans le discours d’investiture du nouveau président appelant à l’ouverture d’un dialogue avec « les Irakiens qui portent des armes contre les forces étrangères ». Le distinguo établi pour l’occasion entre ces « frères », et « les gangs relevant d’el-Qaëda et de Zarqaoui » mérite d’être relevé, survenant au lendemain de l’appel lancé par des chefs religieux de la communauté sunnite en direction de leurs coreligionnaires pour qu’ils s’enrôlent dans les rangs de la police et de l’armée. Jalal Talabani pouvait évoquer de son côté, certes sur un ton badin, l’éventualité d’une deuxième capitale, Erbil, sans s’attirer remarques acerbes et regards courroucés. Il est vrai aussi que l’on parle aussi d’adopter un nouveau drapeau et d’installer les 275 membres de la nouvelle Assemblée dans l’ancien Parlement de l’ère monarchique, comme pour bien signifier qu’en ce début de troisième millénaire, rien ne sera jamais plus comme avant. Et c’est vrai que les choses sont en train de bouger, de changer – on pourrait même parler de bouleversement – dans une contrée que l’on avait trop vite classée en phase terminale de momification après quarante-deux ans de baassisme effréné. Entre les nouveaux dirigeants, impatients de se démarquer de l’occupant américain, et les chefs de l’insurrection, une véritable course contre la montre est engagée dont, pour l’instant, on voit mal l’issue. Le trio de tête ayant achevé de s’installer, il s’agira pour les élus de la nation de s’atteler sans tarder à la formation d’un gouvernement que devrait présider le chef du parti fondamentaliste el-Dawa, Ibrahim el-Jaafari. On connaît déjà la composition du cabinet, appelé à voir officiellement le jour dans le courant de la semaine à venir, exception faite pour le poste de ministre du Pétrole, convoité par les deux camps qui se partagent désormais la majorité des sièges parlementaires, les sunnites n’étant représentés que par dix-sept élus. Après avoir choisi de boycotter le scrutin du 30 janvier, les responsables des différentes tendances de la communauté tentent maintenant de se regrouper au sein d’un seul mouvement et d’établir une liste de leurs principales revendications, qu’ils comptent présenter au prochain gouvernement. Dans un passé tout proche, une timide tentative de réunification était restée sans lendemain, ses initiateurs, Adnane Pachachi et Ghazi al-Yaouar, ayant échoué à rallier à leurs idées les adversaires de toute présence armée étrangère. Désormais, il est question, à en croire le chérif Ali ben al-Hussein, de promettre le ramassage des armes des insurgés en échange d’une participation à la direction des affaires publiques, un marché qui promet, lui aussi, d’interminables palabres. Au nombre des demandes qui seront présentées le moment venu : la promesse que la sauvegarde des intérêts des sunnites seront consacrés dans la future Constitution, le droit de s’opposer à l’occupation américaine et d’exiger le départ des GI, l’abandon de la politique de « débaassification » de l’armée et de la police, la libération des détenus qui n’auront pas été formellement inculpés, enfin l’octroi à un sunnite de postes sécuritaires importants, dont le ministère de l’Intérieur. Autant de revendications impossibles à satisfaire ? Outre qu’il convient de les inscrire dans le cadre de la négociation à venir, il y a le fait que le grand ayatollah Ali Sistani vient d’inviter ses partisans à tenir compte de ces doléances. « Bien plus que nos frères, a-t-il dit, les sunnites sont des nôtres et nous devons les traiter en tant que tels. » Un appel à la raison et une manière de conjurer le risque mortel des troubles sectaires. Christian MERVILLE
Ils ont attendu deux longues années, les nouveaux maîtres du pays, avant de déguster le plat froid de la vengeance : hier, pour l’élection du Conseil présidentiel, un poste de télévision avait été installé à la prison où se trouve détenu Saddam Hussein. « Peut-être comprendra-t-il qu’une époque, la sienne, est révolue et qu’un nouvel Irak est né, celui de la démocratie et non des coups d’État », a dit le ministre des Droits de l’homme, Bakhtiar Amine. Le geste est à ajouter à d’autres premières que comportait cette journée. On a eu droit ainsi à un Kurde intronisé à la tête d’un État arabe, à son prédécesseur qui a accepté de troquer sans rechigner un poste de numéro un pour celui de numéro deux, à l’installation aux plus hauts degrés de la hiérarchie, après en avoir été évincés...