par Steve Fuller *
Avec le printemps, arrive le centenaire de la naissance de deux grands intellectuels dont les avatars idéologiques ont marqué la période de la guerre froide, Raymond Aron et Jean-Paul Sartre. Le premier est né le 14 mars 1905 et le second, le 21 juin de la même année.
L’amitié de cinquante ans entre Sartre et Aron a débuté avec leur éducation au sein de l’élite française – qui leur a aussi permis de bénéficier d’une période de formation en Allemagne, très peu de temps avant la montée du nazisme. Chacun, à sa manière inimitable, a affiché cet esprit de contradiction que l’on aime ou que l’on déteste chez les intellectuels. Aron a été attiré par le libéralisme anglo-américain avant qu’il ne devienne à la mode, tandis que Sartre est resté un sympathisant du communisme, même après qu’il fut passé de mode.
De sa prose facile et détachée, Aron traitait des conflits géopolitiques les plus chauds, tandis que Sartre parvenait à transformer des banalités en crise existentielle. Mais tous deux se sont souvent opposés à l’establishment politique français. Ils ont rejoint la résistance lorsque la France était un État croupion de l’Allemagne nazie et ils ont par la suite appelé à l’indépendance de l’Algérie.
Malheureusement, Sartre et Aron sont aussi restés unis dans la mort : ils ont été désavoués, ignorés ou sous-estimés par toutes les disciplines universitaires – philosophie, littérature, sociologie, politique – auxquelles on aurait pu penser que leur œuvre considérable a contribué. Réduits au silence par la mort, on se souvient de l’un et de l’autre davantage pour la manière de penser particulière qui imprégnait leurs écrits que pour ce qu’ils ont réellement dit.
De tout temps, tel a été le sort des intellectuels. Nous célébrons aujourd’hui de grands intellectuels comme Abélard, Erasme, Voltaire, Zola et Russel qui ont remis en question les idées dominantes de leur époque. Mais les méthodes qu’ils ont employées – caricature, trucage, accusation sans preuve – ont de quoi nous faire frémir. En voici trois exemples.
On doit à Abélard l’utilisation de la théologie en tant que discipline critique du christianisme. Mais il y est parvenu en juxtaposant des citations contradictoires prises hors de leur contexte pour montrer que pas plus la Bible que les autorités ecclésiastiques ne parlent d’une seule voix et qu’il appartient aux lecteurs de décider par eux-mêmes. De la même manière, on sait aujourd’hui que Galilée a pratiqué la fraude scientifique. Si l’on part de l’hypothèse qu’il a vraiment réalisé ses fameuses expériences de physique, elles n’ont très probablement pas donné des résultats aussi probants que ceux qu’il a utilisés contre ses adversaires. Quant à Zola qui a défendu le capitaine Dreyfus contre les accusations de trahison alimentées par l’antisémitisme, il a été facilement condamné pour diffamation, car il avait simplement mis en question les motivations des témoins sans preuve à l’appui.
En fin de compte, l’histoire leur a donné raison, pour certains encore de leur vivant. Ils partageaient une morale paradoxale commune à tous les intellectuels selon laquelle la recherche de la vérité justifie d’utiliser n’importe quel moyen pour y parvenir. Ceci, parce que la vérité dans sa globalité est rarement reconnue pour être la vérité à un moment donné. Une telle morale fait horreur dans le monde d’aujourd’hui où le savoir est émietté en disciplines universitaires un peu comme les portions d’une propriété immobilière. Aux yeux d’un intellectuel, un universitaire ressemble à quelqu’un qui confond la fin et les moyens ; mais pour les universitaires, les intellectuels apparaissent comme des promeneurs qui n’hésitent pas à pénétrer dans la propriété d’autrui pour y ramasser des fruits ou pour piller le terrain.
Les intellectuels diffèrent des universitaires ordinaires en ce qu’ils estiment que l’on se rapproche davantage de la vérité, non en produisant de nouveaux savoirs, mais en détruisant d’anciennes croyances. Quand les philosophes des Lumières ont redonné vie à l’ancienne devise chrétienne « La vérité va vous libérer », ils pensaient à ouvrir des portes et non à ériger des barricades. Autrement dit, les intellectuels veulent que leur auditoire pense par lui-même plutôt que de se contenter de suivre un maître à penser ou un autre. La morale des intellectuels est tout à la fois vivifiante et difficile, car elle laisse entièrement à chacun sa liberté de pensée. Tout acte de déférence devient alors un renoncement à sa propre liberté de penser.
Le slogan qui dit que « le savoir, c’est le pouvoir» est bien connu, mais seuls les intellectuels en voient toutes les conséquences. Certes, plus de savoir accroît notre capacité à agir, mais il est loin d’être évident que cela passe par la mise à bas d’un savoir reconnu. Pourtant, c’est seulement à ce moment-là que l’espace de décision d’une société s’élargit, ouvrant à ses membres un champ de réflexion et d’actions bien plus large qu’on ne le croyait possible auparavant.
Pour combattre les idées reçues, Aron et Sartre ont créé chacun son propre style, très différent l’un de l’autre mais également controversés. Aron aimait à diaboliser les autres intellectuels comme des alarmistes plutôt que de reconnaître que la guerre froide pouvait déboucher sur un holocauste nucléaire. Sartre critiquait vertement ceux qui ne résistaient pas à l’oppression alors qu’ils l’auraient pu, tout en excusant ceux qui opprimaient parce qu’ils en avaient l’occasion.
Aron accordait trop d’importance au pouvoir de la raison, et Sartre à celui de l’action. Chacun voulait guider la société française dans des directions complètement différentes, mais tous deux n’avaient de cesse de critiquer le statu quo. En fin de compte, ils étaient tout à la fois des penseurs de leur époque et hors de leur époque. Cela n’en fait pas de bons candidats pour une quelconque discipline universitaire, telle est l’ambivalence de tout héritage intellectuel.
* Steve Fuller est professeur de sociologie à l’université de Warwick en Angleterre. Il est l’auteur d’un livre intitulé The Intellectual, inspiré par Le Prince de Machiavel.
© Project Syndicate, institut des sciences humaines
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.
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