La perspective d’une adhésion de la Turquie à l’UE représente un défi d’une ampleur sans précédent aussi bien pour l’Europe que pour Ankara, avec à la clé des avantages et inconvénients pour les deux parties.
De par sa taille et son emplacement géographique, son importante population très majoritairement musulmane, la Turquie donnerait à l’Union une dimension totalement nouvelle, qui suscite l’enthousiasme des uns et l’inquiétude des autres. Avec 73 millions d’habitants, la population turque est à elle seule aussi importante que celle des 10 pays qui ont rejoint l’UE le 1er mai dernier.
Pour ses partisans, le pari d’intégrer la Turquie à l’Europe constitue un choix stratégique fondamental d’ouverture vers le monde musulman, à une époque où les crispations se développent autour de l’éternel conflit israélo-palestinien et de la guerre en Irak. Le Premier ministre britannique, Tony Blair, a ainsi vu dans la décision du sommet de Bruxelles d’ouvrir en 2005 des négociations d’adhésion avec Ankara la preuve « que ceux qui pensent qu’il y aurait une sorte de clash fondamental de civilisations entre chrétiens et musulmans ont en fait tort ».
« Une adhésion et une intégration de la Turquie à l’UE démontrerait l’ambition de l’Union à représenter un projet intégrateur et une communauté multiculturelle de valeurs », écrivent Michael Emerson et Nathalie Tocci, du Centre pour les études politiques européennes (CEPS), à Bruxelles. La poursuite de la démocratisation de la Turquie constituera aussi « une source d’inspiration pour ses voisins », ajoutent-ils.
Mais d’autres font valoir que l’exemple de la Turquie laïque instaurée par Mustapha Kemal dans les années 1920 n’a guère influé sur les pays limitrophes. La Turquie elle-même, ajoutent certains, est divisée entre des élites proches culturellement de l’Europe et des campagnes, en particulier dans l’est du pays, très attachées aux traditions.
Le coût d’une adhésion de la Turquie suscite aussi des commentaires les plus divers, tant les chiffres varient. Une telle adhésion sera trop chère pour les uns qui doutent fort que les Européens veuillent un jour mettre de bon gré la main au portefeuille pour aider le paysan anatolien. Selon des sources communautaires, la facture s’élèverait à plus d’une vingtaine de milliards d’euros par an pour l’aide européenne à l’agriculture et au développement régional. Daniel Gros, du CEPS, relativise. Selon lui, l’adhésion de la Turquie coûtera au plus 0,20 % du budget communautaire, soit 4 euros par mois pour chaque citoyen.
Le dynamisme démographique turc est parfois présenté comme un atout pour une Europe dont la population vieillissante pourrait bénéficier d’apports de main-d’œuvre. Certains, qui ne croient pas à une migration massive, envisagent au contraire de nombreux retours au pays de Turcs installés dans l’UE. Il n’en reste pas moins que la Turquie devrait être le pays le plus peuplé de l’Union à l’horizon 2015, avec 82 millions d’habitants, et que cela lui donnera un poids considérable dans les prises de décision européennes.
La Turquie va devoir affronter aussi une véritable révolution, en particulier dans les esprits. « L’UE est un partenaire dur et intransigeant car 95 % de son agenda ne peut être modifié... Les règles et politiques communes de l’UE ont été convenues entre tous les États membres. L’Union ne les changera pas pour convenir à un nouveau venu », avertit Heather Grabbe, du Center for European Reform, à Londres. Et elle ajoute : si la Turquie veut que la « confiance » s’établisse avec l’UE, elle doit apprendre à « répondre aux critiques, non pas par l’irritation et une rhétorique nationaliste, mais par la modération et le sang-froid ».
Pierre GLACHANT (AFP)
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