Au diable l’avarice, va pour un million ! Aux douteuses enchères des démonstrations de masse, c’est cette déferlante de manifestants que nous promet en effet, pour mardi prochain, le Premier ministre Omar Karamé : un bon quart de la population descendant « spontanément » dans la rue pour clamer son rejet de la résolution 1559 et sa solidarité sans faille avec la Syrie, n’y a-t-il pas là de quoi confondre les parrains américain et français du texte onusien qui s’ingèrent si effrontément dans nos affaires « intérieures » ; et rabattre leur caquet à ces indécrottables nostalgiques de la souveraineté que l’on a vu défiler il y a quelques jours pour l’anniversaire de l’indépendance ?
Du haut de son hypothétique million, Karamé reste cependant un homme bien pauvre en termes de crédibilité locale et internationale, et l’indigence de son argumentation n’est pas faite pour matelasser quelque peu son portefeuille. Omar Karamé est un Premier ministre de transition dont la tâche essentielle consiste à préparer, avec son équipe, les élections législatives de 2005. En faisant de la résolution 1559 le thème central de cette consultation populaire, il commet une imposture, doublée de surcroît d’une sournoise déclaration de guerre.
Car Karamé n’est pas sans savoir que dans un pays comme le nôtre, les considérations familiales ou claniques, de même que les services escomptés de la part des candidats, pèsent autant sur les intentions de vote que les grandes options politiques. Dès lors, réduire la consultation de l’an prochain à un référendum sur la résolution de l’Onu revient à promettre une défaite garantie à toutes les forces politiques qui réclament un rééquilibrage des rapports avec la Syrie, même si elles ne se retrouvent pas pour autant autour de la 1559. Du coup, le pouvoir local se condamne lui-même à recourir, s’il le faut, aux plus flagrants des abus électoraux, seul comptant à ses yeux un score favorable à la perpétuation du statu quo : c’est-à-dire de l’hégémonie syrienne. Mais Beyrouth n’aurait-il pas ainsi démontré lui-même, avec un inespéré brio, le bien-fondé de la thèse onusienne ?
C’est de la même logique, passablement primaire, que procède la manifestation monstre projetée par les alliés de Damas et pour laquelle s’est mobilisé l’État dans ses diverses composantes, publiques et surtout souterraines : c’est-à-dire ces services de sécurité si experts, comme leurs semblables dans tant de capitales arabes, dans l’art de rassembler les foules. Tant qu’à y faire, peut-être même grossira-t-on celles-ci avec ces citoyens syriens, vivant à demeure en Syrie mais qui, tous les quatre ans, viennent par autobus entiers déposer ici-même leurs bulletins de vote, depuis que leur a été impardonnablement octroyée la nationalité libanaise. Viennent d’être déterrées par ailleurs, pour la circonstance, certaines formations intégristes que l’on cachait pudiquement aux regards depuis quelque temps ; et avec un peu de chance, on pourra même repérer dans la masse ces joyeux drilles qui, il n’y a pas si longtemps dans le centre-ville de la capitale, menaçaient de leurs hachettes les « traîtres » : cela sous le regard absent des agents de l’ordre, cela à l’ombre de la République des institutions que s’était engagé à édifier le président Émile Lahoud.
Pas plus que le prétendu référendum cependant, ces foules programmées ne peuvent faire illusion. Elles font, en revanche, du mal à un tissu national libanais dont le consensus est l’irremplaçable trame. Aligner de la sorte les zéros – six en l’occurrence – pour intimider l’adversaire ? On n’aurait fait en définitive que lui donner un million de fois raison.
Issa GORAIEB
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Du haut de son hypothétique million, Karamé reste cependant un homme bien pauvre en termes de crédibilité locale et...