Par Georges KHADIGE
Il y a quelques jours, le révérend père Jean Ducruet, recteur émérite de l’USJ, m’a demandé les raisons de mon optimisme, manifesté clairement par mes articles de presse et mes prises de position publiques. C’est en me mettant à votre école que j’y suis arrivé, lui répondis-je. En effet, il avait fait en pleine guerre cette réflexion, qui n’est plus jamais sortie de ma mémoire et dont j’ai fait une sorte de règle de vie : « Je suis pessimiste dans le jugement, optimiste dans l’action. » Il m’avait également dit : « Il ne faut pas désespérer de l’homme, sinon on en viendrait un jour à désespérer de Dieu. » Cette sagesse doublée d’une lucidité et d’une clairvoyance remarquables m’ont depuis servi de phares dans mes actions et encore plus dans mes réflexions.
Jadis on appelait l’Empire ottoman « l’homme malade ». Aujourd’hui c’est le Liban qui est malade, très malade, aux soins intensifs, et il a besoin de transfusion sanguine et de réanimation. Il est malade de ses politiciens, de son Administration, de sa justice, de sa situation économique et sociale, en somme de toutes ses structures et ses infrastructures, mais est-ce une raison pour l’enterrer vivant, pour lui donner le coup de grâce par action et encore plus par omission ? Ne se rendrait-on pas coupable de délit d’omission de porter secours à pays en danger ? Est-il permis de désespérer de lui et de sa guérison, de ne pas espérer contre toute espérance, de ne pas croire au possible et à l’impossible ? Quand on a un père, une mère ou un enfant malade, se fait-on facilement une raison en disant : il est perdu, il n’y a plus rien à faire, laissons-le mourir ? Ou s’accroche-t-on, selon le dicton arabe, aux « cordes du vent » ? Claque-t-on la porte pour ne pas les voir « partir » ou reste-t-on à leur chevet en se disant sans cesse qu’ils vont aller mieux, que cela va s’arranger, pour les rassurer et se rassurer ? Et lorsque le bateau commence à prendre eau, saute-t-on vite à la mer en criant « sauve qui peut » ou essaie-t-on par tous les moyens de le renflouer ? Est-ce là de l’optimisme béat ? Une naïveté déconcertante ? Ou la foi qui déplace les montagnes ? Y a-t-il là de quoi relever l’attachement inconditionnel, viscéral « d’une certaine génération » à sa patrie, la patria, la terre des ancêtres, la seule qui donne à l’homme sa véritable identité, et d’accepter le dénigrement de cette patrie par certains de ses fils et l’utilisation de termes désobligeants au nom du pseudo-droit d’exprimer librement ses sentiments, « de manière virulente parfois » et en prétendant que c’est là l’apanage d’une jeunesse déçue, et d’ajouter : « Comment pourrait-elle ne pas l’être », et comble d’ironie, de prétendre « que ce n’est là, en définitive, que l’histoire d’un amour trahi, c’est-à-dire d’un amour quand même » ? Non ! La déception, l’amour trahi ne s’expriment pas par la dérision et le dénigrement, car quand on aime vraiment on sait manifester sa « douleur » et non son dégoût. Si l’on considère vraiment que la patrie est une mère, un père ou un enfant, on ne dira jamais d’eux qu’ils nous dégoûtent, que nous avons honte d’eux, que nous ne voulons plus entendre parler d’eux, même s’ils sont ivrognes, délinquants, toxicomanes ou proxénètes. Le père de l’enfant prodigue ne l’a pas renié. Il l’a attendu constamment au bord de la route et quand il est revenu il a tué pour lui le veau gras et il a dit à son frère : ton frère était mort et le voilà revenu à la vie, ton frère était perdu et le voilà retrouvé. Ce sont là les sentiments qu’inspire l’amour, lequel ne se concilie jamais avec le mépris et la dérision. Quand on aime on n’enfonce pas le clou, on ne désespère pas. Quand on aime on se donne, et le Christ nous a bien dit : « Y a-t-il une plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ? » Clamer cela haut et fort, redonner confiance et courage à la jeunesse, lui remonter le moral, l’aider à croire envers et contre tout en la patrie, n’est pas de la naïveté ou de l’aveuglement. Il n’est pas nécessaire d’être dinosaure, diplodocus ou attardé mental pour le dire. Il faut simplement croire et aider les autres à croire que demain est un autre jour, que demain sera meilleur, si nous le voulons, si nous y croyons et qu’à chaque jour suffit sa peine...
Le Liban peut être sauvé et doit être sauvé et ce n’est pas seulement la génération des dinosaures, dans laquelle certains veulent bien nous classer, qui y croit, mais ce sont tous les Libanais qui doivent y croire. Quant au dinosaure que je suis, attaché viscéralement et inconditionnellement à sa patrie, il n’a pas quitté le Liban un seul jour durant toute la guerre, pour rester au service de son pays et spécialement de sa jeunesse étudiante et c’est son témoignage qu’il entend continuellement transmettre à cette jeunesse afin que jamais ne meurent en elle l’espoir et encore plus l’espérance.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats