Danemark, de Fifi Abou Dib
Bang & Olufsen est pour les puristes de la musique et du film ce que Rolls & Royce est au moteur : la perfection ultime. Pour comprendre l’esprit de B&O, il faut tenter ce voyage par trois avions qui vous mènent de Beyrouth à Copenhague jusqu’à la petite ville de Holstebro, agglomération la plus proche de la « firme » sise, elle, à Struer, sur la rive orientale de la mer du Nord. Là, au milieu d’un paysage inondé de soleil l’été et plongé dans l’obscurité l’hiver, prairie illimitée où paissent des moutons blancs à pattes noires, s’élève une architecture d’une pureté absolue. Conçu par Jan Sondergaard, à quelques encablures des usines, le bâtiment directorial est un temple de verre où règne un silence absolu. Là, designers et ingénieurs planchent en permanence sur des projets futurs. Par leurs fenêtres qui donnent sur les fjords, ils puisent leurs idées au contact d’un absolu de la lumière et du son.
Un postulat
Tout est géré par un postulat de base : les sens sont trompeurs. Et parce que nos sens nous trompent, toutes sortes d’expériences ont été mises en place pour déjouer leurs illusions. De même que le goût d’un vin change suivant les aliments qui l’accompagnent, de même qu’un parfum varie selon les émotions et l’alcalinité de la peau, le son subit des distorsions différentes en fonction de l’espace dans lequel il se déploie, et la qualité de l’image est soumise aux variations de la luminosité ambiante. Aussi, aucun appareil n’est considéré comme fini s’il n’a pas été testé avec succès dans toutes les situations possibles.
Une philosophie
Torben Ballegaard Sorensen, actuel PDG de B&O, est un homme d’une simplicité désarmante. Il vous expliquera volontiers qu’il n’y a aucune prétention dans cette recherche permanente de la perfection qui hante sa firme. Naturellement, avec les progrès actuels de la technologie, tout produit présent sur le marché est très valable. Mais voilà, dans ces pays du Nord où les hivers sont très longs, où l’on est constamment confiné à l’intérieur, on a besoin de beaucoup plus de confort qu’ailleurs. Et le confort, dans l’esprit scandinave, se traduit par une alliance du pratique et du beau, qui exclut la surcharge, valorise l’artisanat, épure les lignes et réduit l’interaction homme/machine à son minimum. Loin de la civilisation du tout jetable, le Scandinave s’attache à ses objets et tient à une idée de robustesse qui leur permet de durer. Cette rigueur est très coûteuse car elle est l’aboutissement de longues recherches, d’une miniaturisation et d’une rationalisation extrême des mécanismes qui permettent en définitive au consommateur de tout manipuler à partir d’une même télécommande ou d’un seul bouton, sans fils apparents.
Un peu d’histoire
L’histoire de B&O commence en 1925 dans la ferme des Olufsen, à Quistrup, non loin de Struer. Jeune ingénieur, Sven Olufsen se met en tête que l’avenir est dans le transistor. Cet objet grand comme un meuble avait pour lui un handicap : ses piles étaient trop volumineuses et s’épuisaient trop vite. Olufsen invente donc un « éliminateur » qui permettait d’éliminer les piles, de miniaturiser l’appareil et de le brancher au secteur. Ayant besoin d’aide, il fait appel à son collègue Peter Bang qui, plus tard, tombera amoureux de la jeune tante Olufsen et l’épousera, consacrant ainsi la fusion des deux familles. En attendant, papa Olufsen ne voyait pas d’un très bon œil les travaux des deux hurluberlus. Il leur permit pourtant volontiers de transformer le manoir en usine à condition que le réaménagement des lieux se prêtât aussi à l’accueil d’une école, en cas d’échec. Le tout fut financé par maman Olufsen, qui transféra à son fils le produit de la vente des œufs de ses poules. Enchaînant les succès, B&O révolutionnera le design de l’électroménager en 1964 avec un appareil radio plat d’une extrême élégance, le Beomaster 900, qui deviendra un modèle pour les fabricants du monde entier.
Aujourd’hui
Spécialiste mondial du traitement de l’aluminium, B&O possède aujourd’hui 5 usines, dont plusieurs départements sont secrets, et dont au moins l’une est spécialisée dans l’appareillage médical et acoustique, et l’autre dans la téléphonie. Avec 2600 employés, 1500 boutiques à travers le monde dont plus de 900 franchises, un chiffre d’affaires de 533 millions d’euros en 2004, B&O est une belle success story. De son département créatif surnommé « Idealand » viennent de sortir, après des années d’études, des écrans plats de toute beauté, en version LCD ou plasma, conçus comme des tableaux à suspendre ou à poser directement au sol, adossés contre un mur. Constatant que le son est meilleur quand il est à hauteur d’oreille, les ingénieurs ont dessiné des haut-parleurs en forme de pyramides, de totems ou de cubes sur socles (Beo Lab 2, 3, 5, 4000, 6000, 8000), bijoux de finesse et de puissance, sculptés dans la masse, de sorte que la musique en coule comme de source. Son et image sont commandés, selon le principe Beolink, par un même poste. Celui-ci, dessiné comme un oiseau minéral qui déploie ses ailes pour accueillir un disque, est fait d’une seule plaque d’aluminium coupée et retaillée, creusée dans l’épaisseur pour la sensibiliser au toucher. Les signes y sont gravés par électrolyse pour empêcher la peinture de s’effacer avec l’usage. Cet appareil, appelé Beo Center 2, est une œuvre d’art miniature qui peut recevoir DVD, CD, MP3 et s’adapter aussi bien au téléviseur qu’à l’ordinateur. Les fans de B&O le savent, la perfection n’est peut-être pas de ce monde, mais comme elle s’en rapproche parfois !
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