Une pièce tragi-comique qui se présente depuis des années, sans relâche. Les amis de Raymond Eddé se souviennent de ce qu’il leur disait à ce propos : « Comprenez-le, le Liban que vous avez connu est fini. » Il résumait ainsi une déperdition maintenant avérée, mais qui remonte en réalité à plus d’un quart de siècle. Et qui a changé même les formes. Ainsi, il est évident que loyalisme et opposition n’ont plus la même signification. Car ils se situent, au fond, par rapport à ce qu’on appelle l’immixtionnisme étranger, devenu absolument déterminant. Et non plus par rapport à des mécanismes essentiellement internes. De plus, la corruption s’est étendue au point d’être un puissant facteur supplémentaire d’altération de la vie publique.
Voyant loin, Raymond Eddé soulignait dans le journal Le Monde, dès l’entrée des Syriens en 1976, que ce pays était désormais sous mandat syrien. Cette remarque avait indisposé même certains de ses partisans. Et, bien évidemment, lui avait valu d’être rayé de la liste des présidentiables. Car le président Hafez el-Assad était déjà le grand électeur reconnu, dans ce domaine. Du reste, Eddé déclarait qu’il ne voulait pas être un gouverneur, entendre sans doute un gauleiter, mais un président de plein droit, échappant à toute tutelle. Il avait donc rejeté la condition posée par Dean Brown, l’émissaire US. À savoir le déploiement de l’armée syrienne au Liban. Cette attitude, répétons-le, avait agacé certains de ses amis, frustrés de ne le voir jamais accéder à la présidence. Et qui pensaient, sans s’apercevoir combien cela était naïf au fond, qu’une fois élu, il n’aurait qu’à faire ce que bon lui semblait, à se débarrasser des Syriens, sans tenir ses engagements à l’égard des USA.
Une fois, Saëb Salam avait tenté de réunir Raymond Eddé avec Abdel Halim Khaddam, dans l’espoir que cela permettrait au Amid d’obtenir la présidence. Mais l’intéressé avait fait savoir que si Khaddam voulait le voir, il faudrait qu’il vienne à lui, à son domicile. Qu’il n’était pas question d’une rencontre ailleurs, en terrain neutre. On avait donc renoncé au projet, Khaddam ne voulant pas paraître en solliciteur.
Plus tard, un député de ses amis, également proche de la Syrie, lui avait rendu visite à Paris. Pour l’informer que le président Hafez el-Assad, appréciant son nationalisme et son hostilité constante à Israël, était disposé à soutenir sa candidature à la présidence. À condition qu’il cesse d’exiger le départ des Israéliens, des Palestiniens et des Syriens. Eddé avait répliqué qu’il avait posé ces conditions parce qu’il n’entendait pas être un président de simple façade, recevant des ordres plutôt que d’en donner.
Quand Élias Sarkis avait été élu, il avait tenu à inclure Eddé dans ses consultations au sujet du choix de Sélim Hoss comme Premier ministre. Le Amid lui avait alors indiqué que cette question lui importait peu, qu’il pouvait nommer qui il voulait. Ajoutant qu’il n’avait qu’un vœu à formuler : qu’au sommet de Ryad, le Liban exige des contingents arabes également nombreux, au sein de la Force arabe de dissuasion. Pour que la Syrie ne fournisse pas le gros des troupes et ne domine pas cette force, ses visées sur le Liban étant évidentes. Mais c’est bien ce qui est arrivé. S’en expliquant, au palais présidentiel, devant Eddé, Sarkis avait précisé que la FAD était placée sous son autorité et n’obéirait qu’à ses ordres. Le Amid avait alors souri, en lançant : « Vous y croyez vraiment ? Si vous ordonnez à un soldat syrien de se déplacer du Bourj à Bab Edriss et qu’il reçoive un ordre différent d’Assad, qui pensez-vous qu’il suivra ? » C’était en effet aussi simple que cela. Le processus de mainmise qu’Eddé dénonçait depuis son exil volontaire de Paris est maintenant pratiquement parachevé. Avec le concours d’éléments qui songent bien plus à leurs intérêts particuliers qu’à celui du pays. L’espoir réside dans ceux, nombreux, qui continuent à avoir foi dans l’indépendance. Comme jadis le président Sleiman Frangié que sa forte amitié connue pour la Syrie n’a pas fait dévier de la juste voie, pendant la guerre. D’autres exemples peuvent être cités, comme le président Kamel el-Assaad, le président Rachid Karamé, le président Saëb Salam, Kamal Joumblatt, ou le regretté président Chafic Wazzan. Ou encore cheikh Pierre Gemayel, qui a refusé de son côté, à un certain moment, de se soumettre aux pressions israéliennes.
Émile KHOURY
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Voyant loin, Raymond Eddé soulignait dans le journal Le...