Lancée par l’Armée de l’intérieur (AK), structure de résistance non communiste en Pologne occupée par les nazis et les Soviétiques, l’insurrection de Varsovie a été militairement dirigée contre les Allemands, mais politiquement contre Staline dont l’Armée rouge avançait en libératrice vers la capitale polonaise. Agissant avec mandat du gouvernement polonais en exil à Londres, les insurgés espéraient ainsi libérer Varsovie des nazis pour y accueillir en maîtres légitimes les troupes soviétiques. Mais Staline avait d’autres plans. Durant les 63 jours de combats en 1944, l’Armée rouge était restée immobile à quelques dizaines de mètres sur l’autre rive de la Vistule. Après que l’Armée de l’intérieur eut signé sa reddition aux nazis le 2 octobre 1944, les Soviétiques avaient observé sans broncher la destruction maison par maison de la capitale vieille de plusieurs siècles. En janvier 1945, l’Armée rouge est finalement entrée dans Varsovie en ruines pour trouver quelque 10 000 habitants contre plus d’un million avant la guerre. La capitale polonaise avait déjà été très éprouvée par le soulèvement précédent du ghetto juif, écrasé par les nazis en avril 1943. Samedi matin, un musée de l’insurrection a été inauguré dans un ancien dépôt de tramways à Varsovie pour retracer les 63 jours de combats entre le 1er août et le 2 octobre 1944.
Quand les insurgés prenaient le chemin des… égouts
Une grande partie de l’insurrection de Varsovie lancée le 1er août 1944 s’est jouée dans les égouts de la ville, un réseau souterrain utilisé par les insurgés pour communiquer entre différents quartiers, raconte un ancien combattant, Tymoteusz Duchowski.
« Motek », de son nom de guerre, avait seize ans à l’époque où la résistance polonaise non communiste s’est soulevée contre les nazis en attendant une offensive de l’Armée rouge jamais venue. « Grâce à ma petite taille, j’ai été affecté aux “rats des canaux”, une unité de jeunes guides et messagers chargés d’acheminer les ordres et les armes, et d’évacuer les troupes et les blessés », se souvient-il.
Au début, il faisait la navette sur trois kilomètres dans les égouts entre le quartier nord de Zoliborz et la vieille ville, avec un sac de munitions sur le dos « pour ne pas les mouiller ». « Dans certains endroits, de 90 cm de haut et de 60 cm de large, on avançait à quatre pattes ou on rampait à plat ventre dans les eaux des canalisations ». « À la sortie, la lumière était aveuglante, mais qu’importe, j’étais content d’être vivant », dit « Motek », souriant, au souvenir de son sacrifice d’il y a 60 ans. « Quand, après un mois de combats, les Allemands sont entrés dans la vieille ville, l’un des premiers bastions conquis par les insurgés à être tombé, il n’y avait plus un seul soldat », raconte-t-il.
Guidés à travers les égouts par ces scouts, souvent par des jeunes filles de 15-16 ans, les combattants ont ainsi rejoint à travers un canal de 1 600 mètres d’autres résistants qui continuaient à se battre. Dans ces égouts remplis d’odeurs infectes, il a fallu marcher courbés, portant des blessés sur le dos, les brancards étant réservés aux plus gravement atteints.
L’évacuation de la vieille ville a duré quelques jours, par groupes de cinquante personnes guidées à l’avant et à l’arrière. Les Allemands, qui avaient découvert l’astuce, ont tenté ensuite d’empêcher toute circulation dans les égouts. « Ils n’ont jamais osé y descendre, mais quand les messagers passaient sous le territoire sous leur contrôle, ils y jetaient des grenades ou les remplissaient de gaz ». « Pire encore, ils dressaient des barrages en métal et en sacs de sable pour accumuler les eaux usées et noyer ceux qui s’y trouvaient », raconte « Motek », auteur d’un livre de souvenirs intitulé Les canaux. Il y évoque l’épisode le plus dramatique : quand les Allemands ont fusillé 120 insurgés et plusieurs dizaines de civils à la sortie d’un égout où ils leur ont tendu un piège, dans le quartier de Mokotow. Cet aspect de l’insurrection de Varsovie, qui s’était soldée après 63 jours de combats par 200 000 morts polonais et la destruction quasi totale de la ville sur ordre de Hitler, a été immortalisé par le cinéaste Andrzej Wajda dans son film Le canal. Il a été tourné en 1957, quand l’insurrection de Varsovie, politiquement dirigée aussi contre l’URSS de Staline, a cessé d’être un tabou sous le dégel de l’ère Khrouchtchev. Le monument de l’insurrection de Varsovie, érigé près de la vieille ville seulement après la chute du communisme, montre notamment un soldat, fusil sur le bras, qui descend dans un égout, suivi d’une femme avec un bébé dans ses bras, alors que d’autres insurgés poursuivent le combat. Combien d’insurgés sont morts dans les canaux, nul ne le sait et on ne le saura jamais, mais des restes humains y ont été découverts jusque dans les années 1960.
Varsovie, ville martyre
Varsovie, l’une des capitales européennes les plus prisées du début du XXe siècle, a été défigurée à tout jamais après l’élimination de la majorité de sa population et la destruction à 80 % de ses murs durant l’occupation nazie.
« Avant la guerre, Varsovie était pour la Pologne ce qu’est Paris pour la France. C’était une ville de plus d’un million d’habitants, l’une des plus grandes de cette partie de l’Europe, un centre politique, administratif et culturel », indique l’historien de Varsovie, Pawel Kowal. « Adolf Hitler a donné l’ordre à ses généraux d’anéantir cette ville et sa population. L’ordre a été exécuté minutieusement », souligne-t-il.
Reconstruite après la guerre, « la Varsovie d’aujourd’hui est complètement différente », constate Jerzy S. Majewski, historien d’architecture de la capitale.
Le goût d’avant-guerre ne se retrouve que dans quelques îlots épargnés par les destructions, « dans la vieille ville et son axe historique reconstruits avec brio », ajoute-t-il. Rebâtie à l’identique d’après des tableaux du XVIIIe siècle, la vieille ville est désormais inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
Il y a d’abord eu les destructions aériennes et terrestres de la prise de Varsovie en 1939, puis l’insurrection du ghetto juif en 1943 et l’insurrection du reste de ses habitants durant 63 jours à partir du 1er août 1944. Le soulèvement a fait 200 000 morts, et les autres survivants ont été déportés ou chassés par les nazis. Au moment de l’entrée de l’armée soviétique en janvier 1945, Varsovie ne comptait qu’un peu plus de 10 000 habitants. Lorsque les insurgés ont signé leur capitulation le 2 octobre 1944, les nazis ont systématiquement dynamité et brûlé chaque maison.
Varsovie a entrepris sa reconstruction dotée de projets complets des chantiers. « Pendant l’occupation, plusieurs architectes avaient préparé ces plans et réuni la documentation nécessaire », explique M. Majewski. Cependant, le régime communiste imposé à la Pologne par Staline a cherché à faire disparaître « le caractère bourgeois » de la ville, et la nationalisation des terrains a totalement modifié le réseau routier, explique l’architecte.
Au début des années 1950, le centre de Varsovie a été investi du gratte-ciel du Palais de la culture d’architecture stalinienne, offert à la Pologne par le dictateur soviétique.
« La ville d’aujourd’hui est hétéroclite et chaotique, avec une dominante moderniste du style entre deux guerres », constate M. Majewski. « À la demande pressante de la population, une reconstruction des bâtiments historiques a commencé », explique-t-il.
Il en a été ainsi du château royal du XVIIe siècle, entièrement rebâti dans les années 1970 et de l’ancien hôtel de ville, vingt ans plus tard. D’autres projets historiques sont à l’étude.
C’est seulement 60 ans après le déclenchement du soulèvement de 1944, commémoré ce week-end, que Varsovie se dote d’un musée racontant le chemin de croix de la capitale.
Pendant le demi-siècle de régime communiste, ce projet a été impossible à réaliser, la propagande officielle cherchant à effacer le souvenir douloureux de l’immobilisme des troupes de Staline postées à l’est de la ville, de l’autre côté de la Vistule.
Schröder confronté au problème
des expulsés allemands
Pour la première fois, un chancelier allemand a commémoré hier aux côtés des Polonais l’insurrection de Varsovie d’il y a 60 ans, mais la réconciliation des deux voisins est obscurcie par les revendications d’expulsés allemands d’après la Seconde Guerre mondiale.
Gerhard Schröder a donné le ton dès son arrivée en réitérant ouvertement son opposition à ces revendications, à l’issue d’une rencontre avec le Premier ministre polonais Marek Belka. « Le gouvernement fédéral s’oppose à ceux qui veulent organiser un centre contre les expulsions (à Berlin) et à ceux qui réclament à titre individuel la restitution des biens » laissés en Pologne en 1945 par des expulsés allemands, a déclaré M. Schröder à l’issue d’une rencontre avec le Premier ministre polonais Marek Belka. « Le gouvernement adoptera à ce propos une attitude appropriée devant les tribunaux », a-t-il ajouté.
Dès avant son arrivée en Pologne, la présidente de la Fédération des expulsés (BdV), Erika Steinbach, avait affirmé dans le quotidien Die Welt que le chancelier n’était pas en mesure d’exclure au nom de tiers des demandes de restitution de propriétés dans les territoires où vivaient jadis des Allemands. « Le chancelier n’a pas de possibilité de renoncer au nom de tiers à des revendications de propriétés », estime Mme Steinbach, dont la BdV revendique 2,5 millions de membres.
Mme Steinbach a par ailleurs jugé « totalement déplacée la profonde méfiance qui règne en Pologne » à l’égard du projet de la BdV de créer un centre contre les expulsions.
Selon M. Schröder, l’installation d’un tel centre dans la capitale allemande présenterait le danger de s’intéresser « de manière trop unilatérale à l’injustice vécue par les Allemands » en 1944-1946 sans montrer « quelles en ont été les origines ».
M. Belka, qui avait souhaité samedi « une initiative commune » de Varsovie et de Berlin pour « clore définitivement » ces polémiques, a mis l’accent dimanche sur l’avenir des relations germano-polonaises. « La présence du chancelier fédéral ici témoigne du long chemin, très positif, fait depuis 60 ans par nos deux pays », a-t-il dit. À cette occasion, l’insurrection de Varsovie, épisode mal connu de la Seconde Guerre mondiale, « a désormais une chance de s’inscrire dans l’héritage européen », a encore déclaré M. Belka.
Premier chancelier allemand à participer aux commémorations de l’insurrection de Varsovie, M. Schröder a poursuivi le processus de réconciliation avec la Pologne entamé en 1970 par le chancelier Willy Brandt venu s’agenouiller devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie. Début juillet, le chancelier social-démocrate avait plaidé devant les députés de son pays pour une réconciliation germano-polonaise sur le modèle franco-allemand.
L’insurrection de Varsovie, a dit M. Schröder hier, « est un événement et une date parmi d’autres qui ont conduit à l’abolition du nazisme sur notre continent, y compris dans mon pays. C’est ainsi que le comprennent la plupart des Allemands ». « La phrase disant qu’il n’y a pas d’Europe libre sans une Pologne libre reste toujours exacte », a-t-il ajouté.
Le chancelier a déposé des gerbes aux monuments dédiés aux insurgés et assisté à un concert de gala aux côtés du secrétaire d’État américain Colin Powell et du vice-Premier ministre britannique John Prescott.
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