Le Liban a toujours payé un prix élevé pour la reconduction, réalisée ou pas. Grève générale et révolution blanche en 1952 pour renverser le régime de Béchara el-Khoury qui, après les élections truquées de 47, avait décroché un deuxième mandat en 49. Révolution sanglante en 58 pour empêcher Camille Chamoun, qui avait également fait éliminer des ténors lors des législatives de 57, de prolonger son bail. En 95, il en avait coûté au Trésor, pour soutenir la livre ébranlée, plus d’un milliard de dollars à l’occasion de la prorogation Hraoui. Dès lors, dans tous les milieux politiques et économiques, on s’inquiète aujourd’hui : quel serait le coût, pour un pays déjà exsangue, d’une éventuelle reconduction ? En espèces sonnantes, mais également en secousses politiques, voire sécuritaires. En amont, on peut se demander quel va être l’impact des empoignades entre les partisans du régime et leurs contempteurs. Le premier résultat négatif est d’ailleurs déjà là : on s’occupe de préparer ses batteries plutôt que de traiter les vrais problèmes du pays.
Du côté des lahoudistes, on décèle, dans l’ombre, une équipe réfléchie. Qui tente de paver la voie à la reconduction sans provocations ni battage médiatique. Afin de ne pas porter atteinte à l’économie nationale et aux finances publiques. En invitant les autres protagonistes à respecter la trêve estivale, pour ne pas affecter la saison touristique ou de villégiature, ballon d’oxygène nécessaire pour le pays. Et en soulignant qu’en attendant septembre et l’ouverture de la chasse à courre présidentielle, il serait bon de traiter activement les questions de subsistance ou d’économie générale. Pour freiner une chute socio-économique qui risque de mener la république à l’abîme. Après quoi, il importerait peu de savoir qui deviendrait ou resterait président.
Mais cette voix – et cette voie – de sagesse élémentaire a-t-elle des chances d’être entendue et suivie ? Va-t-on vers un été chaud ou relativement calme ?
Certains imputent à d’autres le subtil calcul suivant : en déclenchant une escalade polémique dès à présent, on porterait tout simplement les grands électeurs, les Syriens et les Américains, à se détourner d’une option reconduction onéreuse, houleuse, qui risquerait de diviser gravement ce pays. Le consensus pourrait se faire seulement si l’on évitait la reconduction. Car les clivages issus des rivalités entre candidats seraient aussi naturels que superficiels. Et s’effaceraient d’eux-mêmes une fois l’élection terminée. Par contre, il est évident que la mise sur le tapis d’un amendement constitutionnel permettant la reconduction, perspective qui divise déjà les gens du pouvoir eux-mêmes, provoquerait de redoutables césures dans le pays politique. Dans le cas du président Hraoui, lui-même réticent au départ, la prorogation en soi s’était déroulée sans accroc parce que les autres dirigeants n’y étaient plus opposés une fois le mot d’ordre lancé. Il n’est pas du tout certain qu’il en aille de même pour la présente édition. On sait en effet que le président Hariri a nettement fait savoir que le cas échéant, il passerait à l’opposition.
En fait, selon des politiciens observateurs, les reconductionnistes, s’ils veulent bien mener leur barque, doivent avant tout travailler à unifier les rangs des dirigeants. Et non pas à se lancer, comme certains d’entre eux le font, dans des attaques qui ne font qu’élargir le fossé. Au détriment, en définitive, de leur propre camp. Car, soulignent ces professionnels, il est presque certain que la Syrie ne voudra pas jouer la carte de la provocation, mais de l’apaisement. Or une reconduction qui passerait en force mènerait à une période agitée de règlements de comptes et de vengeances déstabilisant le pays. À un moment où il a plus que jamais besoin d’équilibre et de cimentation.
Cet avis rejoint les efforts déployés par les reconductionnistes modérés ou avisés. Dont les vues sont d’autant plus sensées qu’après tout, la présidentielle dépend largement d’une évolution régionale ou extérieure sur laquelle les Libanais, qui n’ont déjà pratiquement pas d’emprise sur leurs propres affaires, n’ont aucun contrôle. Il est donc vain de se crêper déjà le chignon localement.
Émile KHOURY
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le Liban a toujours payé un prix élevé pour la reconduction, réalisée ou pas. Grève générale et révolution blanche en 1952 pour renverser le régime de Béchara el-Khoury qui, après les élections truquées de 47, avait décroché un deuxième mandat en 49. Révolution sanglante en 58 pour empêcher Camille Chamoun, qui avait également fait éliminer des ténors lors des législatives de 57, de prolonger son bail. En 95, il en avait coûté au Trésor, pour soutenir la livre ébranlée, plus d’un milliard de dollars à l’occasion de la prorogation Hraoui. Dès lors, dans tous les milieux politiques et économiques, on s’inquiète aujourd’hui : quel serait le coût, pour un pays déjà exsangue, d’une éventuelle reconduction ? En espèces sonnantes, mais également en secousses politiques, voire sécuritaires. En...