Quel pouvait être le pire scénario pour la Russie ? S’interrogeait hier le quotidien Izvestia, en répondant dans la foulée que c’était « la remise de tout le pouvoir dans le pays à l’opposition radicale ». Les réactions américaines et russes au changement de régime traduisent bien l’embarras de Moscou, Izvestia estimant que les deux grandes puissances « se trouvent chacune d’un côté différent de la barricade ». Le département d’État américain a affirmé que les États-Unis « étaient prêts à soutenir le nouveau gouvernement ». À l’inverse, le ministre des Affaires étrangères russe, Igor Ivanov, a mis en garde contre les risques d’éclatement de la Géorgie.
Depuis la fin de l’URSS, Moscou n’a pas ménagé ses efforts pour regagner son influence sur la République, qui offre un accès à la mer Noire et un tampon face à la Turquie, membre de l’Otan. Un intérêt redoublé par le soutien américain au projet en cours d’oléoduc traversant la Géorgie pour amener le pétrole de la Caspienne vers les marchés occidentaux, en évitant ainsi de passer par la Russie. Moscou a manié la carotte et le bâton, en offrant à un prix avantageux son gaz à la Géorgie, mais aussi en soutenant en sous-main les séparatismes abkhaze et ossète du Sud.
Aujourd’hui, plusieurs experts russes évoquent le risque de guerre civile qu’incarnerait Mikhaïl Saakachvili, possible successeur de M. Chevardnadze. Sergueï Markov, de l’Institut des études politiques, le qualifie de « radical nationaliste », capable de « provoquer un conflit entre le centre et les régions autonomes ». Officiellement, c’est pour éviter un bain de sang que le chef de la diplomatie russe, Igor Ivanov, a surgi dimanche à Tbilissi en médiateur de dernière minute entre M. Chevardnadze et l’opposition. Mais tout indique qu’il s’est aussi efforcé, sans succès, de sauver son poste.
Alors que les États-Unis avaient violemment dénoncé, jeudi dernier, les résultats officiels des législatives du 2 novembre, en évoquant des « fraudes massives », la diplomatie russe adoptait un profil bas en parlant de simples « violations ». Washington donnait ainsi un signal de soutien sans équivoque à l’opposition, qui contestait la légalité de ces élections. La médiation de M. Ivanov dimanche « sert à créer une bonne image de la Russie », a estimé le politologue russe Andreï Piontkovski, du Centre des études stratégiques, qui a même assuré qu’« il n’y avait plus de rivalité entre les États-Unis et la Russie, mais une coopération ». Ce point de vue ne semblait pas partagé à Tbilissi, où le principal quotidien Tavari Gazeti a vu dans la mission de M. Ivanov « une tentative de conserver l’influence de la Russie sur la Géorgie ». Et le journal de conclure qu’« en perdant Chevardnadze, la Russie a aussi perdu la Géorgie ».

