Plus exactement, l’une des composantes majeures du talent de ce joueur atypique, tout en instinct. Controversé aussi car, si ses qualités font l’unanimité, sa façon de les exprimer divise.
Avant le match, c’est lui qui donne le ton. À 28 ans, il n’est pas le plus âgé des Blacks. Avec ses 27 sélections, il n’est pas le plus capé et jamais encore on ne lui a confié la fonction de capitaine. Costaud (1,80 m pour 95 kg), mais il y a mieux. Il n’est pas le plus maori non plus, mais c’est lui qui mène le « haka », la geste coutumière de défi. Son avant-bras gauche arbore un imposant tatouage d’identité ethnique. L’œil noir n’est que morgue et, à la fin de l’envoi, il s’attarde, hautain et provocateur, sur les rangs ennemis. Dans le jeu, Carlos se fait fauve. En chasse. La narine palpite, le regard appréhende en un éclair la disposition des forces. Démarrage fulgurant et coup de rein félin. Crochet intérieur dans un minuscule périmètre, débordement au large, passe à la main ou au pied. Rien n’est probable, tout est possible.
Tout en flair, Spencer s’est fait une spécialité des services en aveugle. Un coup d’œil ostensible sur la gauche avant de donner le ballon à droite, ou réciproquement, à la main comme au pied. Contre l’Afrique du Sud, sa passe dans le mouvement, entre les jambes, dans le dos et sans voir, pour envoyer son ailier Rokocoko à l’essai, a fait se lever le stade. Mais, souvent, il en fait trop. De l’aveugle à l’aveuglement. Entre coup de génie et excès de zèle, insolence et impudence, fierté et orgueil, inspiration et indiscipline. Le Dr Carlos et Mr Spencer.
Pas évident en tout cas d’annihiler l’imprévisible. D’autant que l’encadrement des Blacks ne veut surtout pas brider le roi. « Il a d’énormes moyens physiques et il est aussi vif d’esprit que de jambes », souligne, admiratif, Robbie Deans, l’entraîneur des lignes arrière Blacks. « Nous encourageons les joueurs à utiliser leur instinct car, sur le terrain, on ne travaille pas au tableau noir, il faut trouver la réponse aux problèmes tels qu’ils se posent dans l’instant », explique-t-il. Déroutant pour l’adversaire, Spencer l’est tout autant pour ses coéquipiers. « Cela fait six ou sept ans que je le pratique, mais je ne connais pas encore tous les tours qu’il a dans son sac », avoue, sourire gourmand, l’ailier Doug Howlett.
« Avec lui, témoigne-t-il, il faut être sans arrêt en éveil et prêt à recevoir le ballon à n’importe quel moment. C’est une manière de jouer fantastique. »
Peut-on savoir quand Spencer va tenter quelque chose d’inimaginable ? lui demande-t-on : « Oui, dès qu’il touche le ballon. »

