Mais au-delà de la caricature, les « jambes » japonaises véhiculent de nombreux codes culturels, esthétiques et historiques, comme en témoigne une exposition photo itinérante qui leur est consacrée. « Lorsqu’on fait des photos en pied, le regard s’arrête sur la mode et on ne voit pas les postures », explique Claude Estèbe, auteur de l’exposition intitulée « Janbû ». « Au Japon, il y a un contrôle total du haut du corps, du visage, des mains, mais un relâchement inconscient du bas. Il existe un véritable dialogue des jambes », poursuit « l’historien-photographe » français. Tous « volés » au gré de ses pérégrinations essentiellement à Tokyo, les clichés de l’artiste s’attachent à montrer « l’invariant culturel » des postures féminines japonaises dont la pose « pieds en dedans » (« uchimata ») est la plus fréquemment observée dans les rues du Japon. « En France, quand un enfant marche les pieds en dedans, on le corrige systématiquement, alors qu’au Japon, la société japonaise encourage les femmes à garder cette posture enfantine », s’amuse-t-il, indiquant qu’ « en Asie, seules les femmes japonaises marchent de cette façon ».
La peinture traditionnelle japonaise des années 1930 privilégie cette pose « uchimata », considérée par les canons de beauté de l’époque comme le must de l’élégance. D’ailleurs, « les pieds façon uchimata » sont recommandés par les fabricants de kimonos car ils « mettent davantage en valeur le vêtement », explique un chercheur de l’École française de l’Extrême-Orient (EFEO) à Kyoto, François Lachaud. Interrogée sur la photo qui est, selon elle, la plus représentative des Japonaises, Naoko Arisama, enseignante de dessin à l’Université de la mode à Tokyo, montre une jeune femme assise sur le bitume, les jambes repliées sous les genoux et écartées de chaque côté.
« Cette manière de s’asseoir en “ pettanko ” (jambes repliées sous soi et écartées de chaque côté) est typiquement japonaise », affirme la trentenaire. Il existe en japonais un grand nombre d’expressions pour désigner une manière de se tenir debout ou de s’asseoir, soulignant l’importance des jambes dans l’expression corporelle, par rapport au visage beaucoup plus inexpressif et souvent comparé à un masque par les Occidentaux. On parle de « ganimata » (pieds de pingouin), de « yanki » (du mot américain yankee, qui désigne la posture avachie des jeunes), de « seiza suwari » (port traditionnel des femmes sur les tatamis avec les genoux repliés, à l’origine des jambes arquées), ou encore de « suriashi » (démarche traînante).
« Au Japon, tout va très vite, la mode change tous les trois mois mais les pratiques corporelles sont pratiquement les mêmes depuis des siècles », précise M. Estèbe, qui enseigne la photographie à Tokyo et a publié un livre sur le « crépuscule des geishas » en 2002. « La maigreur est également un facteur qui a peu changé dans l’esthétisme traditionnel japonais », s’opposant ainsi au « modèle chinois » vénérant les corpulences plus « charnues », affirme M. Lachaud.
Ainsi, les adolescentes raccourcissent au maximum les minijupes, portées au-dessus de guêtres tire-bouchonnées sur le mollet, afin que leurs jambes apparaissent plus fines et élancées «comme celles des Américaines », note le magazine Aera.


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