Les analystes familiers des affaires proche-orientales ne considèrent pas que la situation ait échappé à tout contrôle, mais se montrent pessimistes quant à une amélioration rapide. « Le test décisif sera l’Irak. Il pourrait déboucher sur l’écroulement du rêve américain au Moyen-Orient », estime Moustafa Alani, du Royal United Services Institute de Londres.
Ayant pris le risque d’envahir l’Irak sans légitimité internationale ni soutien populaire local, les États-Unis ont gagné militairement, mais sont désormais confrontés à une formidable tâche de reconstruction. « Les signes ne sont pas encourageants », estime Alani en notant que les États-Unis s’avèrent incapables d’assurer la sécurité, de rétablir les services essentiels et de verser les salaires – des besoins plus forts pour l’Irakien moyen que celui de la démocratie.
Yossi Alpher, analyste militaire israélien, considère pareillement que les États-Unis n’ont pas atteint tous leurs objectifs en Irak. Saddam Hussein court toujours. Aucune arme de destruction massive n’a été trouvée. La démocratisation est encore hypothétique. « On peut encore croire au scénario voulant que, dans six mois, l’Irak soit stabilisé, que la démocratie y prenne racine et commence à rayonner au Proche-Orient », pondère Alpher, sans toutefois trop y croire.
Mais rien n’indique encore qu’Israéliens et Palestiniens vont reprendre le chemin de la paix, même avec un Irak neutralisé. Arafat a conservé une bonne partie du pouvoir, bien qu’ayant nommé un Premier ministre modéré, Abou Mazen. Et rien n’indique non plus qu’Israël soit disposé à accepter la « feuille de route » promue par le président George Bush.
Pour Alpher, les trois acteurs clés de ce dossier, Bush, Sharon et Arafat, restent tous fermement aux commandes et sans aucune stratégie de paix sérieuse. Le commentateur libanais Khairallah Khairallah estime qu’il n’est pas trop tard pour que les États-Unis imposent leur volonté aux extrémistes en Irak, en Israël et en Palestine. « Ils sont toujours en Irak et ils sont toujours en mesure de contrôler Sharon. » Quant aux extrémistes palestiniens, la meilleure façon à ses yeux de les neutraliser serait de relancer sérieusement les efforts de paix.
Jonathan Stevenson, de l’Institut des études stratégiques de Londres, pense quant à lui qu’en reportant au lendemain de la chute de Saddam Hussein toute initiative sur le dossier palestino-israélien, Washington a créé des attentes auxquelles il est maintenant tenu de répondre. Or, la tendance au sein de l’Administration Bush à un peu plus d’un an de la présidentielle serait plutôt de ménager l’électorat juif en évitant d’exercer trop de pressions sur Sharon, qui a beau jeu de se présenter comme un allié privilégié face au terrorisme. Pour Stevenson, la chute de Bagdad a certainement changé le statu quo dans le Golfe. « Mais la question se pose : est-ce pour le meilleur ou le pire ? »

