Décidément, Gilbert Yammine, un frêle jeune homme de vingt et un ans, barbichette, cheveux et yeux noirs derrière une paire de lunettes claires, ton posé, sourire désarmant et geste calme, ne fait rien comme tout le monde.
Un enfant du siècle, diriez-vous, bien entendu avec sa passion de réussir brillamment ses études en sciences informatiques. Mais d’où vient donc l’autre visage (aujourd’hui reconnu et applaudi du public), celui qui, en silence et vissant son regard sur les cordes tendues du qanoun, fait jaillir ces mélodies échappées aux rêves d’une Schéhérazade volubile et enchanteresse ?
Remonter aux sources pour mieux expliquer et accompagner cette « passion » qui, aujourd’hui, dévore littéralement la vie de ce musicien, doté d’une insatiable curiosité intellectuelle et qui ne dédaigne guère, par excès d’austérité et de travail, les agréments des joies simples.
Tout a commencé au village de Zikrit avec son frère. Des parents veillant à la formation de leurs enfants conseillent vivement la musique pour meubler le temps et contrer l’ennui. Sans doute aussi par goût des belles mélodies et de la chaleur que la musique met au cœur. Et aussi par contagion de voisins plus que mélomanes avertis…
Alors le frère commence par la flûte, tâte de l’orgue et opte définitivement pour le violon. Aujourd’hui, il vit à Weimar, en Allemagne, ville de Goethe, toujours de et pour son violon. C’est alors au tour de Gilbert d’explorer le monde des sons. À dix ans, il jette son dévolu sur le qanoun et l’aventure. Après huit ans d’études au Conservatoire, avec le concours de Nohad Akiki et Imane Homsi, il obtient une licence.
À peine sorti des rangs des élèves, le voilà promu au rang des musiciens de l’Orchestre national arabe oriental que dirige Walid Gholmieh.
C’est dire tout le brio et la maîtrise de son jeu, vite remarqué par les gens du métier. Mais il ne s’est pas arrêté là. À son actif déjà des performances avec des étoiles de la scène arabe, tels Saber el-Roubahi, Wadih Safi, Georges Wassouf, Sobhi Toufic, Melhem Barakat, sans compter les soirées dans les studios ou en accompagnement à la TV. Sollicité ? Oui, énormément, au point que le jeune interprète déclare : «Je ne sais plus que faire… car je ne veux pas renoncer à mes études universitaires non plus. »
Il est déjà en quatrième année de génie à la NDU. De la race des battants, il s’est vaillamment défendu, malgré une certaine hostilité de certains (jalousie et envie quand tu nous ronges ! Il y a toujours les machinations des Salieri quand pointe un Mozart) dans les milieux de la musique arabe et ose déclarer avec aplomb : « Le qanoun est un instrument international et on ne devrait guère le cantonner dans le cadre rigide des traditions. Je rêve de pouvoir écrire pour lui des musiques qui échappent aux limites conventionnelles. »
Que ceux qui ont écouté La marche turque de Mozart avec ses cordes pincées (avec dix doigts, précise-t-il, et non deux) et ont été ravis, sachent que bientôt, le célébrissime Für Elise de Beethoven aura sous ses doigts sa version qanounienne.
Le jazz, dont il est un mordu, a aussi sa part dans son inspiration. N’a-t-il d’ailleurs pas joué avec Otis Grant à Beyrouth même ? Féru de savoir, avide de connaissances nouvelles et multiples, curieux pour mieux faire et s’approcher davantage de la perfection,
Gilbert Yammine, esprit ouvert, est un innovateur dans l’âme. Pourquoi pas de pop music avec un beat moderne pour sortir le qanoun de son écrin un peu figé et exclusif d’un certain lyrisme oriental, comme échappé d’un livre d’images ? Manquant de temps (et on le comprend)
Gilbert Yammine, par-delà ses multiples préoccupations, rêve surtout de se rendre à l’étranger... « Pour une meilleure conciliation du qanoun turc, à l’emploi plus ardu et au résultat plus surprenant et riche que le qanoun égyptien couramment utilisé, confie-t-il fier de son acquisition, et des images de l’ordinateur. »
« La musique de films serait une bonne idée », dit-il avec sérieux. Résolument anticommercial, il songe, tout aussi sérieusement, à graver un CD de sa composition. Une musique libre, libérée, libératoire.
Un jeune homme aux notes aériennes, aux semelles de vent et qui ne manque pas de projets. Le plus jeune des musiciens de l’Orchestre national arabe oriental n’a pas fini d’étonner.
À l’intérieur ou en dehors de nos frontières, un parcours à garder à l’œil…
Edgar DAVIDIAN


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