Cette élection à bulletin secret, à six voix contre cinq, par le bureau du CRCM est due à une défection dans la coalition « modérée » constituée des élus de la mosquée de Paris (financée par l’Algérie), de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF, soutenue par le Maroc) et du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF). Elle traduit la fragilité des accords d’état-major conclus au lendemain de l’élection (les 6 et 13 avril) du Conseil français du culte musulman (CFCM), la toute nouvelle instance représentative de l’islam de France, présidé par le recteur de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur. Ce dernier a fait état d’une « campagne sans merci » dans les régions pour la conquête des présidences. « Je n’aurais jamais cru que pour des questions religieuses on parvienne à une telle âpreté », a-t-il confié, en se disant « inquiet pour l’avenir ».
Les conseils régionaux élus en même temps que l’instance nationale seront les interlocuteurs des pouvoirs publics français pour la construction des mosquées, la création de carrés musulmans dans les cimetières, la nomination des aumôniers dans les prisons ou les hôpitaux, l’organisation de l’abattage rituel. Les proches de la mosquée de Paris et de la FNMF ont accusé l’UOIF, bien introduite auprès des grands argentiers des pays du Golfe, d’avoir usé de pressions pour provoquer des défections dans leurs rangs. La région Alsace (est) a ainsi échappé au recteur de la mosquée de Strasbourg Abdallah Boussouf, allié à la mosquée de Paris, certains élus sur la liste de cette dernière ayant voté pour le candidat de l’UOIF. En retour, l’UOIF accuse les chancelleries algérienne et marocaine d’avoir fait pression sur leurs ressortissants pour fausser le jeu démocratique. Le jeu s’est encore compliqué avec l’intervention de l’administration française soucieuse, selon de nombreux observateurs, d’aider Dalil Boubakeur – dont la légitimité à la tête du CFCM est fragile – à gagner une région importante.
Selon l’entourage du recteur de la mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, le sous-préfet de Lyon et Claude Guéant, le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy ont tout fait pour le dissuader de se présenter à la présidence de la région Rhône-Alpes (centre-est). Au ministère de l’Intérieur, on ne dément pas ces interventions, mais on affirme qu’il s’agissait simplement d’« informer » Kamel Kabtane de ses faibles chances face à l’opposition résolue de l’UOIF à sa candidature. Kamel Kabtane a finalement été élu, à bulletin secret.
Une défaite de ce notable modéré, qui a joué un rôle actif dans la consultation sur l’islam menée depuis trois ans par le gouvernement français, aurait été un revers pour le camp de Dalil Boubakeur. En revanche, certains escomptaient que son abandon avant le scrutin aurait permis d’amadouer l’UOIF dans une autre région-clé, Provence-Côte d’Azur (sud-est). Dans cette région, la liste de Bachir Dahmani, l’interlocuteur officiel du maire UMP (droite) de Marseille Jean-Claude Gaudin, avait été devancée par une liste indépendante soutenue par l’UOIF. Là encore, l’élection du président prévue samedi soir devait se jouer à une voix.
Huit des dix membres du bureau se sont émus dans un communiqué des « multiples interventions venant de diverses origines » pour empêcher le déroulement de l’élection « dans des conditions favorables à l’expression d’un choix libre et responsable ».

