Kirkouk, ville du nord irakien tombée jeudi dernier aux mains des peshmergas, est un concentré de mélange ethnique qui risque de créer des problèmes pour la future administration militaire américaine en Irak. La ville pétrolière est revendiquée par les Kurdes qui prétendent en faire « leur » capitale, alors que les Turcomans, une minorité turcophone du Kurdistan irakien jalousement protégée par Ankara, s’inquiètent de l’emprise kurde sur la ville, rejetant d’ores et déjà toute idée de domination kurde sur une région qu’ils considèrent aussi comme la leur. Les deux communautés ont entretenu par le passé des relations difficiles et convoitent aussi bien Kirkouk que Mossoul, affirmant chacune y avoir été majoritaire avant l’« arabisation » forcée, conduite par le régime de Saddam Hussein. Ainsi, des milliers de Kurdes et Turcomans ont été contraints de fuir Kirkouk, et les personnes déplacées ont été remplacées par des Arabes qui ont été encouragés à s’installer dans la région. Avec la chute du régime, Kurdes et Turcomans ont enfin l’opportunité de retrouver leurs anciennes propriétés. La Turquie, qui s’est constamment réservée le droit d’envoyer ses troupes dans le nord de l’Irak si elle l’estimait nécessaire, s’est crispée quand elle a vu des milliers de peshmergas prendre de vitesse les Américains et déferler dans les villes du Nord. Ankara a pris fait et cause pour les Turcomans, dont elle partage la langue, et s’est engagée à protéger leurs intérêts et à empêcher les Kurdes de proclamer l’indépendance du territoire, ancienne possession de l’Empire ottoman. En effet, les Turcomans demandent d’être acceptés comme l’un des peuples fondateurs aux côtés des Arabes et des Kurdes de l’Irak. Cette revendication, fortement soutenue par Ankara, donnerait aux Turcomans leur mot à dire sur l’administration future de la région, face à une communauté kurde démographiquement plus importante. La Turquie craint aussi, qu’en s’emparant des puits de pétrole de la région, les Kurdes ne se donnent les moyens d’une politique indépendantiste dont les retombées pourraient se faire sentir dans les provinces turques à majorité kurde, où une rébellion sanglante entre 1984 et 1999 a fait plus de 36 000 morts. Plus de 40 000 soldats turcs sont mobilisés depuis des semaines, faisant monter la tension d’un cran à la frontière turco-irakienne. Face à cette situation, et craignant une « guerre dans la guerre », un conflit qui opposerait armée turque aux peshmergas, les États-Unis, qui ont maintes fois donné des garanties à Ankara, n’ont pas tardé à réagir. Les soldats américains ont commencé dès samedi à prendre en main le rétablissement de l’ordre à Kirkouk, livré aux pillards, alors que les combattants kurdes, dont les dirigeants politiques justifiaient la présence par les troubles, se retiraient en grand nombre. Deux mille hommes de la 173e division aéroportée américaine ont pris place dans la ville, alors qu’un comité civil provisoire représentant les principales communautés a été créé. Il comprend des Kurdes, majoritaires dans la ville, des Arabes, des Turcomans et des Assyriens, la plus importante communauté chrétienne de la région. L’intervention américaine a permis, pour le moment, de calmer le jeu. Le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a confirmé samedi que « l’armée turque n’a pas besoin pour le moment d’entrer dans le nord de l’Irak ». Ankara a par ailleurs déployé une quinzaine d’observateurs militaires dans la région pour s’assurer des intentions des peshmergas. Mais d’aucuns redoutent déjà des troubles à venir. Car si le régime de Saddam Hussein avait imposé par la force le calme dans cette région, les sensibilités ethniques pourraient éclater au grand jour dans un Irak décentralisé. Une déstabilisation qui ne pourrait profiter qu’aux pays limitrophes en leur offrant prétexte pour intervenir… Les Turcomans, troisième groupe ethnique en Irak Les Turcomans dont le nombre est estimé à plus d’un million, soit 5 % de la population irakienne, constituent le troisième groupe ethnique en Irak, après les Arabes et les Kurdes. Turcophones, ils vivent principalement dans les régions d’Erbil, Mossoul, Kirkouk et Tal Affar, dans le nord de l’Irak. Les dirigeants de la communauté estiment leur nombre à 150 000 à Erbil, chef-lieu du Kurdistan irakien, qui compte quelque 900 000 habitants. Les Turcomans ou Turkmènes, originaires d’Asie centrale, ont précédé la conquête de l’Irak par les Turcs. Ils se sont installés en Mésopotamie au XIe siècle. Au XIVe et XVe siècles deux confédérations de tribus turcomanes, Mouton-Noir et Mouton-Blanc (Karakoyunlu et Akkoyunlu), profitant des rivalités des Timourides, dominèrent l’Arménie, la Perse et une partie de l’Irak. À la chute de l’Empire ottoman en 1918, les Britanniques qui occupaient l’Irak ont eu une politique d’assimilation des Turcomans aux sociétés arabe et kurde. Les Turcomans sont massacrés plusieurs fois, notamment en 1924 et 1959. Depuis 1970, les Turcomans comme les Kurdes ont été dispersés et éloignés de Kirkouk au profit des Arabes.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Kirkouk, ville du nord irakien tombée jeudi dernier aux mains des peshmergas, est un concentré de mélange ethnique qui risque de créer des problèmes pour la future administration militaire américaine en Irak. La ville pétrolière est revendiquée par les Kurdes qui prétendent en faire « leur » capitale, alors que les Turcomans, une minorité turcophone du Kurdistan irakien jalousement protégée par Ankara, s’inquiètent de l’emprise kurde sur la ville, rejetant d’ores et déjà toute idée de domination kurde sur une région qu’ils considèrent aussi comme la leur. Les deux communautés ont entretenu par le passé des relations difficiles et convoitent aussi bien Kirkouk que Mossoul, affirmant chacune y avoir été majoritaire avant l’« arabisation » forcée, conduite par le régime de Saddam Hussein. Ainsi, des...