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Une guerre dans la guerre ?

« La souveraineté de la nation est incontestable et s’impose sans conditions », cette formule lapidaire attribuée à Kemal Atatürk occupe presque tous les frontons des bâtiments publics turcs. Fondée sur les ruines de « l’Homme malade du XIXe siècle », la République kémaliste s’est ainsi efforcée de restaurer une souveraineté bafouée par des siècles d’ingérences européennes et par le régime des Capitulations. Mais la guerre froide a obligé la Turquie, comme bon nombre de pays, à aligner sa politique sur celle des États-Unis. Les problèmes économiques ont en outre poussé maintes fois Ankara à accepter les diktats du FMI. Mais dès qu’il s’agissait de la sécurité nationale, l’armée turque a su imposer sa volonté. On se rappelle de l’invasion de la partie nord de Chypre en 1974. On se rappelle aussi des opérations de grande envergure menées par l’armée turque dans le Nord irakien au lendemain de la guerre du Golfe. Hier encore, des informations faisaient état d’un déploiement de troupes turques dans le nord de l’Irak. Actuellement toutefois, la situation est totalement différente. L’Amérique a pris les choses en main et refuse tout débordement sur la frontière nord de l’Irak tant que son offensive contre Bagdad n’est pas terminée. En effet, une intervention militaire turque en Irak du Nord risque de provoquer une crise ouverte entre Ankara et Washington, des alliés au sein de l’Otan dont les relations se sont récemment tendues en raison du soutien mitigé de la Turquie aux opérations militaires des États-Unis en Irak. Et l’annonce du passage d’un millier de soldats turcs en Irak du Nord a soudain fait monter la tension. Elle intervient à un moment particulièrement sensible, alors que les États-Unis, en pleine guerre contre l’Irak, craignent qu’une intervention militaire unilatérale d’Ankara dans le Nord irakien n’ouvre la porte à une guerre dans la guerre – des heurts entre Turcs et Kurdes – compliquant la tâche de ses propres soldats engagés contre Saddam Hussein. Washington et les factions kurdes qui contrôlent le nord de l’Irak avaient en effet – juste auparavant – adressé de sévères mises en garde à la Turquie contre une intervention unilatérale de ses forces dans la région. « Nous avons informé le gouvernement turc et les forces armées turques qu’il serait clairement gênant qu’ils pénètrent dans le Nord (de l’Irak) en grand nombre », avait par exemple souligné le chef du Pentagone Donald Rumsfeld. L’avertissement est d’autant plus sérieux qu’il intervenait en marge d’un bras de fer diplomatique entre Ankara et Washington qui s’est soldé, vendredi soir, par l’ouverture de l’espace aérien de la Turquie à l’aviation américaine sans que les États-Unis accordent, en contrepartie, un blanc-seing à Ankara pour son intervention. La Turquie maintient depuis la fin des années 90 une présence militaire de plusieurs milliers d’hommes dans le nord de l’Irak, région qui échappe à l’autorité de Bagdad depuis 1991 et que contrôlent le PDK et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK). Des mouvements de troupes sont donc régulièrement signalés à la frontière, dans le cadre de renforts ou de relèves. La Turquie, de son côté, qui estime avoir un droit de regard historique sur le nord de l’Irak, a clairement affiché ses objectifs : envoyer des troupes dans cette région pour y poursuivre des rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, rebaptisé Kadek), toujours actifs selon Ankara après avoir combattu les forces turques entre 1984 et 1999, et éviter un « éclatement de l’Irak ». Car la Turquie redoute la création d’une fédération irakienne après la chute de Saddam Hussein, qui donnerait naissance à une entité kurde à ses portes, au risque de propager des visées sécessionnistes sur son propre territoire. Les projets turcs suscitent la colère de Washington. Ce différend a bloqué pendant 24 heures, jusqu’à vendredi soir, l’ouverture du ciel turc aux avions militaires américains en route pour l’Irak, malgré un feu vert jeudi du Parlement. Ankara liait en effet l’ouverture de son ciel à la possibilité d’envoyer des soldats dans le Nord irakien, provoquant l’irritation de Washington. Certains observateurs diplomatiques n’hésitent pas à considérer l’envoi des soldats turcs comme le signe d’un « sursaut d’orgueil national » face aux injonctions du grand frère américain, alors que d’aucuns spéculent déjà sur un éventuel accord tacite entre Washington et Ankara. Le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gül a en effet annoncé que les troupes turques seraient déployées dans le nord de l’Irak en assurant que « tous les problèmes avec les États-Unis avaient été résolus ». Jusqu’à présent cependant, la coalition alliée a infirmé ces rumeurs par peur de perdre le précieux soutien des milices kurdes. Le ministre britannique de la Défense Geoff Hoon a ainsi déclaré vendredi « qu’il n’y a pas d’arrangement avec la Turquie aux dépens de l’intégrité territoriale de l’Irak ». Plus catégorique, un responsable américain a fait le lien entre ce refus de Washington de voir la Turquie entrer dans le nord de l’Irak et le fait qu’elle traînait les pieds pour ouvrir son ciel aux avions militaires américains. « Fondamentalement, ils ne veulent pas nous donner les autorisations de survol tant que nous ne dirons pas publiquement : OK, vos forces peuvent aller en Irak », a-t-il affirmé. « Et cela, il n’en est pas question. » En somme, le problème de l’intervention turque reste entier et risque de modifier le déroulement de la guerre. Le quotidien français Sud-Ouest a ainsi résumé la situation : les dissensions entre Washington, Ankara et les chefs kurdes montrent « que la boîte de Pandore ouverte par George Bush pourrait lui réserver quelques douloureuses surprises ».
« La souveraineté de la nation est incontestable et s’impose sans conditions », cette formule lapidaire attribuée à Kemal Atatürk occupe presque tous les frontons des bâtiments publics turcs. Fondée sur les ruines de « l’Homme malade du XIXe siècle », la République kémaliste s’est ainsi efforcée de restaurer une souveraineté bafouée par des siècles d’ingérences européennes et par le régime des Capitulations. Mais la guerre froide a obligé la Turquie, comme bon nombre de pays, à aligner sa politique sur celle des États-Unis. Les problèmes économiques ont en outre poussé maintes fois Ankara à accepter les diktats du FMI. Mais dès qu’il s’agissait de la sécurité nationale, l’armée turque a su imposer sa volonté. On se rappelle de l’invasion de la partie nord de Chypre en 1974. On se rappelle...