Commentant les réactions élogieuses suscitées par le dernier communiqué des évêques maronites, un prélat relève que les positions de Bkerké ne sont pas nouvelles, et qu’il n’y a pas de quoi s’en étonner. Dans toutes les phases historiques cruciales traversées par ce pays, face à tous les périls qu’il a pu affronter comme face aux dangers encourus par une région dont il fait partie intégrante, Bkerké répondait présent. Élevant la voix, à chaque fois, pour défendre la vérité et le bon droit, quoi qu’il pût lui en coûter. Cette personnalité religieuse, rappelant la formule consacrée par laquelle on salue Bkerké, « la gloire du Liban lui a été donnée », souligne que ce n’est pas gratuitement ni par complaisance. Mais qu’il y a là une due reconnaissance d’une lutte continuelle, de sacrifices innombrables consentis par l’Église maronite tout au long des siècles. Le cardinal Sfeir, à l’heure des choix difficiles, s’est inspiré des grands patriarches qui ont tracé des lignes pures dans le livre d’histoire du Liban. Nombre d’entre eux ont été, à cause de leurs courageuses prises de position, en butte à des persécutions, à l’exil et sont parfois morts en martyrs. Pour défendre la dignité et la souveraineté de ce petit pays. Le dignitaire religieux évoque ensuite la création du Grand Liban obtenue à Paris par une délégation que dirigeait le patriarche Hoyeck. Puis l’indépendance dont le patriarche Arida était l’un des plus éminents militants, malgré les liens étroits que Bkerké entretenait avec la France, qualifiée alors par nombre de maronites de tendre mère. Ensuite, l’attitude du cardinal Méouchy adoptée en 1958 contre le régime pour préserver l’union des Libanais et la coexistence. À son tour, le cardinal Sfeir a refusé que les Libanais s’entre-tuent et a soutenu Taëf pour que la guerre prenne fin. Pardonner est une chose, oublier en est une autre : la même personnalité ne manque pas de rappeler ensuite les attaques, les accusations de confessionnalisme lancées naguère contre Mgr Sfeir simplement parce qu’il revendiquait pour ce pays le droit à la souveraineté, à l’indépendance et à la libre décision. Comme si de telles demandes concernent une partie seulement des Libanais. Des pôles avaient même cru pouvoir prier Bkerké de ne pas se mêler des affaires politiques ou publiques. Ils ignorent, ajoute le prélat cité, que le patriarcat sait quand, comment et sur quoi intervenir. Quand le ciel de la région s’est assombri de lourds nuages avec les menaces de guerre américaine contre l’Irak et avec le danger de nouvelles agressions israéliennes, Bkerké en a tenu compte. Pour mettre de côté les sujets qui fâchent en se focalisant sur les périlleuses priorités de l’heure régionale, dans un cadre général d’entente intérieure comme de coordination avec la Syrie. De son côté, un pôle parlementaire estime que le communiqué des évêques, la rencontre Bkerké-Baabda-Damas sur un même axe antiguerre peuvent ouvrir la voie d’un dialogue général sur la scène locale. Pour en cimenter l’unité afin de parer à toute éventualité. La personnalité citée espère que les appréciations épiscopales du discours du président Assad et les positions concernant la crise irakienne aboutiront à des rencontres entre le président Lahoud et le patriarche Sfeir ; ainsi qu’à la visite éventuelle d’un émissaire syrien venant remercier Bkerké où les chefs spirituels des différentes communautés de ce pays pourraient en outre tenir conférence. Afin de certifier d’une même voix qu’il n’y a pas, dans le monde arabe, de choc des cultures et encore moins de guerre de religion, comme le prétendent certains pêcheurs en eau trouble. Et afin de renforcer l’unité des Libanais face au danger d’une guerre qui risquerait de servir les desseins d’Israël visant à l’émergence de mini-États ethniques ou confessionnels, dans une région disloquée. Ce député souligne que le pays serait plus fort, mieux immunisé, par l’entente entre ses fils et par le triomphe de la ligne modérée sur les extrémismes de tous bords. Il prône le dialogue, notamment entre Kornet Chehwane, le Rassemblement parlementaire de concertation, la Rencontre démocratique, le Forum et d’autres groupes constitués, comme les partis. Et il rappelle enfin que par son unanimité, en se rassemblant autour de l’armée et de la Résistance et en coordonnant avec la Syrie, le Liban avait pu faire face aux agressions israéliennes, comme l’opération dite des Raisins de la colère, puis libérer le Sud et la Békaa-Ouest occupés par l’ennemi. Les élections dans la balance Un autre sujet mijote à petit feu sur la scène politique: les élections législatives. Tout le monde, ou à peu près, avoue que depuis Taëf, le Liban n’a connu aucun vrai scrutin. De tous côtés, on réclame un nouveau code assaini, équilibré, égalitaire. Pour produire une Chambre authentiquement représentative, loin des listes bulldozers, des parachutages, des discriminations, des exclusions. Cette loi devrait être le fruit naturel d’un consensus entre le gouvernement, le Parlement, les partis, les pôles politiques, la société civile, les communautés et les leaders d’opinion. Mais le ministre de l’Intérieur, Élias Murr, qui a la charge technique de préparer le texte, douche toutes les illusions. Il déclare en effet que la phase présente ne se prête pas à l’élaboration d’une nouvelle loi électorale. Car le processus, à son avis, ne peut provoquer que des divisions, des frictions, des césures. Des remous dont le pays n’a que faire. Le ministre insiste sur la complexité du dossier, qui touche au plus vif la classe politique. Il répète que le Liban, en cette période régionale critique, ne peut se payer le luxe de dissensions internes. Le pays a au contraire besoin, conclut-il, de s’unifier solidement pour parer aux retombées d’une éventuelle frappe américaine contre l’Irak. Ce point de vue est partagé, avec des nuances, par nombre de professionnels. Qui relèvent que l’on ne sait où donner de la tête tant les propositions de nouvelle loi électorale sont nombreuses et variées. Le flux est si important, en réalité, que la commission spéciale créée par Murr pour recueillir les avis a dû prolonger sine die ses délais d’activité, alors qu’en principe, elle était appelée à livrer ses conclusions au gouvernement à la fin du mois dernier. Certains des projets en question se conforment à Taëf, et d’autres non. Il y a déjà, à ce stade préliminaire, une controverse larvée entre les légalistes rigoureux, fidèles au pacte national, et les politiciens qui soutiennent que ce document est dépassé. Pour ces derniers, tout texte peut être retouché quand il ne conduit pas à une bonne loi électorale. Dans tous les cas, avant de rien étudier, il faut s’entendre d’abord sur la ligne générale à suivre, et ce n’est déjà pas facile. Surtout que même les partisans de Taëf ne sont pas d’accord sur l’interprétation de ses dispositions. Certains soulignent que les circonscriptions doivent être découpées en fonction d’un remodelage des districts administratifs, c’est-à-dire de l’augmentation du nombre de mohafazats. Le paragraphe visé s’établit comme suit : « Les élections législatives se déroulent conformément à une nouvelle loi sur base du mohafazat. Les règles qui assurent la coexistence entre les Libanais seront respectées. La représentation effective de toutes les composantes de la population et de ses générations sera assurée. Après révision du découpage administratif, dans le cadre de l’unité du territoire, du peuple et des institutions. » Les derniers volets avaient été rédigés à Taëf par Edmond Rizk, membre de la commission d’élaboration. L’ancien député affirme que la volonté du législateur est claire : il doit y avoir un lien organique entre la nouvelle configuration administrative et le découpage des circonscriptions. Cela signifie, bien évidemment, que la révision de la carte administrative doit précéder la rédaction d’un code électoral qu’elle conditionne directement. Dans cet esprit, ajoute Rizk, il faut penser au brassage et aux équilibres sociopolitiques en modifiant les contours des mohafazats et leur nombre, qui doit être beaucoup augmenté. Un changement nécessaire à ses yeux car dans leur forme actuelle, les mohafazats n’assurent ni les équilibres, ni la représentativité, ni même une saine coexistence. Cependant un autre artisan de Taëf soutient mordicus que l’on doit s’en tenir au mohafazat tel qu’il est. Il cite l’article 4 du chapitre des réformes politiques (dans Taëf) qui indique que « la circonscription électorale sera le mohafazat ». L’article suivant demande au Parlement d’« établir une loi électorale sortant du cadre confessionnel, les sièges étant répartis de la manière suivante : – à égalité entre chrétiens et musulmans; – à la proportionnelle parmi les communautés des deux parties ; – à la proportionnelle entre les régions ». Pour ce vétéran, si l’on avait voulu d’un nombre plus élevé de mohafazats et partant de circonscriptions, Taëf aurait dû l’évoquer explicitement, et très précisément, ce qui n’est pas le cas à son avis. Émile KHOURY
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