«Moi, dépourvue de toute éducation et de moyens matériels, je suis une femme des bidonvilles... Depuis longtemps je parlais, je sentais, j’entendais, mais personne ne s’en rendait compte. Alors j’ai décidé d’écrire, en espérant faire entendre notre voix, à nous, gens des bidonvilles». L’auteur de ces lignes est une femme des bidonvilles d’Istanbul. Nalan Türkeli est le personnage central d’Une femme des bidonvilles, le film boulversant qu’Evelyne Ragot a tiré de son livre. Présente à Paris pour parler de son ouvrage, elle a participé à l’émission de présentation du film, soulevant une vague de sympathie et d’admiration parmi les téléspectateurs. Ses cheveux noirs tirés en arrière, le regard aux aguets, les yeux inquiets, cette femme de 41 ans, mère de deux garçons de 17 et 15 ans, n’a rien d’une vamp. Mais ce qu’elle dit, ce qu’elle écrit, est terriblement émouvant, authentique. Il lui a fallu 22 mois, de novembre 1993 à août 95, pour composer ce poignant monologue. Dans son entourage, personne n’a lu son livre. Mais à Paris Nalan Türkeli est un auteur adulé, invité partout, passant à la télévision, reçu comme une personnalité. Pour elle rien n’a changé. Le même regard traqué, la même méfiance dans l’expression, le poids du passé toujours présent dans sa mémoire. Au bord de la mer Noire Elle avait treize ans, écrit-elle, quand, là où elle vivait avec ses parents au bord de la mer Noire, son père a tué sa mère laissant seuls ses douze enfants. Le père condamné à 19 ans de prison, elle sera recueillie par une tante à Istanbul qui la mariera de force, à quatorze ans, à un ivrogne abject. Remariée par la suite, elle vit aujourd’hui avec ses deux fils dans un «gocekondu», un des bidonvilles d’Istanbul. Le film, projeté par Arte et tourné par Evelyne Ragot, met en évidence les intrigues politiques et mafieuses qui régissent l’organisation de ces bidonvilles. Dans cette ambiance sinistre se déroule l’histoire d’une femme en détresse, déterminée à s’opposer à la fatalité. «Notre vie est laide, souillée, écrit-elle, je ne sais pas si c’est le temps qui me manquait pour me connaître ou si j’avais peur de le faire». Seule dans son combat face à elle-même, elle aperçoit un autre ailleurs, confus et immatériel, qui lui permettrait une autre vie. Et elle se met à rêver... Mais le quotidien la maintient ligotée, prisonnière. «Mes fils ont honte de me voir vendre du poisson. La malchance est un héritage...». Et plus loin «je ne peux pas toujours faire face. Je me sens perdue, alors je me referme dans ma coquille. J’ai été trop longtemps humiliée, écrasée...». À Paris, au sommet de la gloire, adulée, fêtée, Nalan Türkeli reste humble, torturée. «Mais arrêtez donc de penser que j’ai quelque chose à apprendre aux autres. Je me connais bien moi-même». Révoltée par sa propre ignorance («Un gouffre me sépare de l’idée que je me fais d’un écrivain», dira-t-elle), elle se désole de son ignorance tout en restant consciente de ce que son témoignage apporte. Faut-il alors s’étonner du grand respect que cette simple femme suscite dans les cercles blasés, voraces et désabusés de l’intelligentsia parisienne si peu habituée à autant d’authenticité et d’humilité ?
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