Un plan d’action pour l’intégration de la femme dans le développement ou un plan social qui effraie par ses modifications en profondeur ? Deux militantes marocaines nous expliquent pourquoi de justes revendications féminines ont provoqué un tollé dans leur pays, une opposition dont les mouvements religieux, jaloux de leurs prérogatives, sont le fer de lance. Les deux militantes des droits de la femme participaient à la session de MACMAG GLIP : Rachida Tahiri est membre de l’Association démocratique des femmes du Maroc, première association revendicative créée en 1985 et qui s’occupe de formation, de plaidoyer, d’études et de sensibilisation. Rachida Afilal fait partie du comité de soutien de la scolarisation de la petite fille rurale, compte tenu des déficits de scolarisation dans les campagnes et des disparités enregistrées avec le milieu urbain. Interrogée sur le plan d’action, Mme Tahiri explique : «Ce plan est officiel et a été rédigé en partenariat avec la Banque mondiale (BM). Il a été élaboré notamment par un représentant du gouvernement et par un groupe de chercheurs qui a collaboré, pour sa part, avec les associations féminines des droits de l’homme et du développement». Où en est-on avec ce plan d’action ? «Il a été présenté en 1998 par le Premier ministre comme un plan gouvernemental, précise Mme Afilal. Mais, tout de suite après, les réactions se sont déclenchées. Le ministre des Affaires islamiques a alors organisé un colloque pour contrecarrer le plan d’action. Cette initiative a fait boule de neige, entraînant dans son sillage les ulémas, etc». Ce ne sont certes pas tous les volets de ce plan qui ont posé problème. Or, comme le soulignent les deux militantes, même les volets problématiques constituant «un minimum» revendiqué par les femmes ont été refusés par certaines parties pour «des raisons politiques». «Tout le monde essaie de se situer par rapport à ce plan d’action en prévision des élections parlementaires dans deux ans», poursuivent-elles. L’élaboration du texte a pris en considération quatre domaines principaux : l’éducation et l’alphabétisation, l’intégration des femmes sur le marché du travail, la santé reproductive et le volet juridique qui est le seul à avoir causé des problèmes. Quatre mesures (sur 214) n’ont pas fait l’unanimité et bloquent aujourd’hui tout le projet : – Élever l’âge du mariage de la fille à dix-huit ans (il est de quinze ans dans le code actuel). – Charger un juge spécialisé de s’occuper de toutes les affaires concernant le divorce. – Poser des conditions à la polygamie : sans en demander l’abolition totale, donner au juge le droit d’évaluer les cas où elle pourrait être pratiquée et, surtout, l’interdire si le mari n’a pas obtenu l’accord de la première épouse. – En cas de divorce : modifier l’âge de la tutelle des enfants pour la femme. Il faut préciser qu’au Maroc, lorsque la femme divorce, elle a la tutelle de ses enfants, mais la loi l’oblige à les remettre à son ex-mari au cas où elle se remarie. Est-ce vraiment un choix ? En plus, en cas de séparation, la femme est obligée par la loi de céder le domicile au mari. Or, puisqu’elle est la tutrice de ses enfants, elle devrait le garder. Autre revendication : que toutes les acquisitions faites en commun durant la période de mariage reviennent aux deux à part égale. Les arguments des détracteurs du plan n’ont pas manqué, et ils ont notamment accusé celui-ci de contribuer à la destruction de la famille marocaine. C’est alors que, pour faire face à cette pression, plus de 200 associations féminines, de droits humains et de développement se sont organisées en réseau de soutien au plan d’action. Quand ce réseau s’est rendu compte que le gouvernement avait baissé les bras, il a décidé d’agir autrement… «Nous avons participé à une marche internationale contre la violence et contre la pauvreté à Casablanca, raconte Mme Tahiri. Or les opposants au plan d’action ont organisé leur propre marche à Rabat le même jour. Des milliers de personnes étaient mobilisées des deux côtés. Pour nos détracteurs, c’était une façon de montrer leur hostilité au projet d’une part, et leur niveau de représentativité d’autre part». Mais, ce que Mme Afilal déplore, c’est que «la marche de Rabat ait été bien mieux médiatisée internationalement que celle de Casablanca». «Nous reprochons aux médias étrangers de focaliser sur les mouvements religieux dans notre pays, et ne pas assez valoriser les forces démocratiques, poursuit-elle. Les mouvements islamiques sont capables de mobiliser des milliers de personnes pour donner l’impression d’une marée humaine, alors qu’ils ne sont peut-être pas si représentatifs que cela. Sans compter leurs moyens financiers et leurs aides à la population dans le besoin». Et le plan d’action aujourd’hui ? «Pour le faire aboutir, notre réseau a donc dû réviser sa démarche», dit Mme Tahiri. «Il y a certainement des contacts à établir au niveau des partis politiques. Le gouvernement avait fourni beaucoup d’efforts dans l’élaboration du plan, mais il est aujourd’hui dans le flou, surtout à l’approche des élections». Les deux militantes marocaines rappellent les points que les détracteurs du plan soulèvent : ils lui reprochent de se référer plus à des textes internationaux qu’à l’islam (certains affirment même qu’il est anticoranique), surtout qu’il a été financé par la BM. Ils prétendent aussi que les ulémas auraient dus être engagés, dès le début, dans les concertations. «Or, l’idée que nous essayons de répandre, c’est que ces mesures ne sont en rien contraires aux enseignements du Coran», fait remarquer Mme Tahiri. «Nous considérons cette affaire comme une question de choix social, pas moins, conclut Mme Afilal. Soit nous optons pour une société moderne, soit pour un autre projet social, voire sociétal. Or ce que nous revendiquons ne relève pas de l’impossible puisque la réalité a dépassé de loin ce que nous demandons aujourd’hui !».
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