Ce qu’avait représenté pour le drame et la tragédie (spécialement shakespearienne) John Gielgud – récemment décédé – Alec Guinness l’a incarné dans le domaine de la comédie. À cette différence près que Guinness était tout aussi brillant dans les rôles fantaisistes que dans les créations les plus «sérieuses». Bien que très différents en tous points, les deux hommes se ressemblaient par leur force de caractère, leur amour du métier d’acteur et l’envergure de leur talent. Sans oublier une retenue typiquement anglaise et une discrétion au niveau de leur vie privée n’ayant jamais rien eu à voir avec les débordements médiatisés des temps que nous vivons. Ce que les dépêches de presse n’ont pas rappelé (du moins à notre connaissance), concernant Alec Guinness, c’est qu’il lui avait fallu, au départ, une obstination peu ordinaire pour persévérer dans la voie qu’il avait choisie. En effet, alors que dans les années 30, à peine âgé de vingt ans, il suivait des cours d’art dramatique, la directrice de l’institution lui avait fait savoir, sans le moindre ménagement, qu’il perdait son temps, en ajoutant pour être encore plus précise : «Vous ne serez jamais un acteur !». Par la suite, un producteur au flair tout aussi infaillible avait notifié à Guinness qu’il «n’avait pas du tout le profil-type d’un acteur de cinéma !». On est expert ou on ne l’est pas... Il serait fastidieux de revenir en détail sur l’abondante filmographie d’Alec Guinness. On peut retenir quelques titres qui ont marqué sa prestigieuse carrière. D’abord, la comédie, en 49, Kind Hearts and Coronets (en France : Noblesse oblige), le rend célèbre. Réalisée par Robert Hamer, cinéaste spécialiste du genre, c’est ce qu’on pourrait appeler une «comédie d’héritage». Il s’agit de supprimer huit «gêneurs» : Guinness les incarne tous (sans effets spéciaux, bien sûr !) et, en plus, il tient le rôle de l’assassin ! Un film qui est resté irrésistiblement drôle. The Lavender Hill Mob (De l’or en barres), de Charles Crichton, date de 51. Dans ce film – où l’on aperçoit une débutante nommée Audrey Hepburn – Guinness est un timide employé de banque qui met au point un plan de braquage doré sur tranches. Autre réussite : The Lady Killers (Tueurs de dames), d’Alexander Machendrick (55). Une histoire d’escrocs à la petite semaine dont on avait parlé lors de la programmation du film au British Council. L’aventure et l’épopée. 1957 est une année triomphale pour Alec Guinness. Sa personnification – impeccable – du colonel anglais Nicholson, prisonnier de guerre des Japonais, emballe tous les publics du monde et lui vaut un Oscar. The Bridge on the River Kwai, de David Lean, reste à l’affiche de longues semaines à Beyrouth. 1962. Dans le superbe Lawrence of Arabia, de David Lean, Guinness est un étonnant prince Fayçal, d’un naturel sans emphase, en quelque sorte «authentique». Et, en 65, il retrouve David Lean qui le dirige dans Doctor Zhivago : cette fois Guinness est «russe», toujours avec la même aisance magnifique. John Gielgud (autre «Sir»), cité plus haut, avait facilité les débuts scéniques de Guinness. Au cinéma, après avoir reçu (en 80) un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, il avait accepté – à contrecœur – de jouer Obi-Wan Kenobi dans les trois premières épisodes de Star Wars, de George Lucas. Mais il fallait bien vivre... Pour Alec Guinness, l’aventure n’était pas dans l’espace, mais dans la prodigieuse saga des personnages auxquels il avait donné vie sur le grand écran de nos rêves.
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