Ils avaient trente, vingt, dix-sept ans. D’autres étaient plus jeunes encore et beaucoup étaient plus âgés. Des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants. Des familles entières ont été déplacées de leur patrie. En 1939, les habitants de six villages, tous arméniens, de Jabal Moussa ont quitté leur terre pour ne plus jamais y revenir. C’est à Anjar, à la frontière libano-syrienne, qu’ils se sont installés. La localité n’était qu’un terrain aride, où ne poussaient que des ronces, inondé ici et là de marécages. Ils ont vécu sous des tentes. Le temps que leurs minuscules maisons soient construites. Certains ont péri sur place, surtout les enfants, victimes d’épidémies. Ceux qui ont survécu se souviennent encore, de ce mois de juillet 1939 où ils ont quitté à la hâte leurs maisons et leurs champs à Jabal Moussa, non loin d’Alexandrette. Et ce n’est que bien plus tard, qu’ils ont réalisé qu’ils n’y retourneront plus jamais. Victoria avait 39 ans quand elle est partie. Elle se souvient du jour du départ, quand les responsables arméniens de la localité avaient informé à tout le monde qu’ils devaient quitter le pays. Comme c’est la coutume pour tous les réfugiés du monde, Victoria a rangé ses affaires à la hâte. Elle est partie avec sa famille, ses proches et tous les habitants de Khodr Bek, il leur a fallu trois mois pour arriver à Anjar. Tout au long du périple, Victoria avait dû lutter pour que son fils survive. Son premier-né avait quatre mois quand ils ont quitté le village. Elle se rappelle avoir quitté son village pour «Alexandrette le 12 juin et être arrivée à Anjar le 14 septembre, fête de la Sainte Croix». «Il faisait une nuit noire», dit-elle. Elle remarque cependant que l’endroit est jonché de ronces. «Je suis sortie du camion qui nous transportait, je me suis assise entre les branches d’épines et j’ai mis mon fils sur les genoux». C’est ainsi que Victoria a passé sa première nuit dans cet endroit nouveau et vierge. Le lendemain, des tentes ont été dressées sur l’unique site sablonneux de la localité (plus tard on saura que la terre couvre des vestiges omeyyades). Victoria se souvient des épidémies qui ont touché ses proches et ses voisins. «Un jour, quarante personnes ont péri», rapporte-t-elle. Elle restait autant que possible sous la tente, durant cet hiver particulièrement froid. «Je voulais protéger mon fils de la maladie, je ne sortais pas, pour ne pas l’exposer aux maladies», explique-t-elle. Cette femme, qui avait vingt-neuf ans quand elle est arrivée à Anjar, se rappelle de l’aide octroyée par les habitants des villages voisins. «Certains ont accueilli des femmes et des enfants dans leurs maisons durant la saison froide», dit-elle, en se souvenant également que «dès notre arrivée, au temps de la moisson, ils nous ont offert des bottes de blé». « À Jabal Moussa, les fruits avaient un goût meilleur » Comme tous les autres habitants, Victoria a vécu plus tard dans une cabane française. C’est là que son deuxième enfant est né, en 1940. Elle a pu sauver son fils aîné de la maladie. Mais c’est toujours les larmes aux yeux qu’elle évoque sa fille, morte en bas âge. «Soci est décédée, le jour où 17 enfants ont péri à Anjar à cause de l’épidémie», dit-elle. Durant les années soixante-dix, la maison construite sous le Mandat français s’est agrandie. La cabane est devenue une salle de lecture où Victoria se sent le plus à l’aise. D’ailleurs, c’est à cet endroit qu’elle tient à se faire prendre en photo. Pourtant, si on lui avait donné le choix, elle aurait emporté avec elle de Jabal Moussa «notre maison en pierres roses importées d’Italie». Si elle avait vraiment eu le choix, elle n’aurait jamais quitté son village, «où les fruits ont meilleur goût», rapporte-t-elle. Il y a quelques années, l’un de ses petits-neveux est parti voir sa terre d’origine. «Il m’a rapporté des grenades, juteuses et appétissantes de notre jardin de Khodr Bek», dit-elle. La maison est restée intacte mais depuis le départ de Victoria et sa famille, elle abrite d’autres habitants. La maison de Bedros, qui a quitté Jabal Moussa à l’âge de 17 ans, recèle beaucoup de souvenirs d’Arménie. Des images du mont Ararat, des poteries artisanales et des poupées habillées de vêtements folkloriques arméniens. Le septuagénaire cuisinier à la retraite, cultive dans son jardin tous les arbres fruitiers qui poussaient dans sa terre natale. «On a emballé nos affaires à la hâte. Les orangers portaient des fruits brillants comme des soleils mais on n’a pas eu le temps de les cueillir», dit-il en offrant des produits de son verger de Anjar. Pour lui, comme pour tous les autres, le départ de Jabal Moussa demeure, malgré les années passées dans la localité libanaise, une blessure qui saigne en silence. Bedros se souvient toujours de la première nuit froide passée à Anjar. «On n’avait pas de vêtements pour nous couvrir ou même du bois pour allumer un feu». Le lendemain, il découvre que tous les Arméniens de Jabal Moussa ont échoué dans une zone déserte et marécageuse. «Dès notre arrivée, le gouvernement français s’est occupé de tout», indique Bedros. Non seulement la France a supervisé l’opération de lotissement des terrains à l’intention des réfugiés, mais elle a, de plus, «distribué 25 kilos de farine à chaque personne et versé à chaque famille 10 piastres par enfant». La construction des cabanes a commencé malgré l’hiver glacial et malgré la couche de neige de quarante centimètres qui recouvrait le sol. Les hommes avaient pour tâche de tailler et de transporter les pierres. Cependant, ils interrompaient souvent leur travail : c’est qu’ils devaient porter les morts au cimetière. «Parfois, on n’était pas assez nombreux pour transporter tous les cercueils et on faisait, plusieurs fois par jour, le trajet jusqu’aux tombes», raconte Bedros, qui se souvient également qu’à un certain moment de cet hiver 1940, le curé avait décidé de ne plus sonner le glas. «Il ne fallait plus effrayer les nouveaux arrivants», explique-t-il. Un autre parcours De nouveaux arrivants qui ont été placés dès leur départ de Jabal Moussa devant un fait accompli. Comme tous les autres réfugiés, Bedros ne savait pas qu’il allait passer le reste de sa vie à Anjar. «Nous travaillions tous les jours à la construction des cabanes tout en pensant que, tôt ou tard, on allait partir vers une autre destination», indique-t-il. En effet, les réfugiés des six villages arméniens croyaient que Anjar ne représentait qu’une étape de leur périple. Ils avaient déjà passé trois mois hors de leur maison et de leur village, sur la route de l’exode, avant d’arriver à destination. Bedros, qui a séjourné à plusieurs reprises en Arménie, n’est jamais retourné dans son village natal, où «le goût de tous les aliments, le goût de la vie, était meilleur». Il avait projeté de voyager l’année dernière, avec sa femme, elle aussi originaire de Khodr Bek. «Elle est morte bien avant notre départ et je pense qu’il est trop tard pour partir sans compagne de route», explique Bedros. Celui qui était cuisinier à l’hôtel Saint-Georges et à l’hôtel Bristol a pris sa retraite il y a une vingtaine d’années. Actuellement, il habite en permanence Anjar. Depuis la disparition de sa femme l’année dernière, il vit seul. Ses enfants se sont établis à Beyrouth et sa banlieue pour travailler. C’est dans son jardin ombragé qu’ils viennent tous déjeuner les dimanches d’été. Satenic, originaire de Jabal Moussa, vit également à Anjar. Cependant, cette octogénaire a eu un autre parcours. Elle a quitté sa terre natale deux ans avant le départ de tous les siens. Mariée à 17 ans, elle est partie avec son époux à Lattaquié. «Nous avons habité chez mon beau-frère, mon mari était jeune et l’on avait déjà décidé de faire notre vie ailleurs», dit-elle. En juillet 1939, ses parents et ses beaux-parents quittent Jabal Moussa pour arriver à Anjar trois mois plus tard. Quand ils apprennent que le gouvernement français est prêt à aider les réfugiés arméniens, ils font appel à leurs enfants afin que ces derniers s’établissent dans la localité libanaise. Contrairement aux autres, Satenic arrive donc à Anjar en voiture, après avoir quitté Lattaquié et passé une nuit dans un hôtel de Beyrouth. L’octogénaire se souvient des premiers temps de son séjour à Anjar. Elle est arrivée quand la construction des cabanes avait commencé. «Tous les Arméniens de Jabal Moussa étaient sous les tentes. À notre arrivée, nous avons eu droit à une tente toute petite», raconte-t-elle. La neige avait recouvert Anjar et c’est pieds nus qu’elle allait avec les autres femmes remplir de l’eau à la fontaine. «Bien avant la construction des aqueducs, on faisait trois quarts d’heure de marche pour l’aller et un peu plus pour le retour, car nous portions les jarres sur nos épaules», relève-t-elle. «Il n’y avait ni arbres, ni légumes, ni céréales. Rien ne poussait dans les champs, et parfois il n’y avait pas de quoi manger», raconte-t-elle. Satenic a passé l’été suivant à Homs où son mari, petit artisan, vendait et fabriquait des peignes à cheveux. À leur retour de Homs, la cabane française est déjà construite. Elle s’y installe avec son époux qui, peu de temps après, tombe malade. «Il n’y avait ni Croix-Rouge ni médecins dans la localité. Grâce à l’aide octroyée par des Arméniens, mon mari a subi une opération à l’hôpital de l’Université américaine de Beyrouth», rapporte-t-elle. Satenic et son époux quittent Anjar pour Damas. Un an plus tard, ils retournent dans la localité libanaise pour assister à un mariage et à un baptême. «Il devait être le parrain d’un petit garçon de la famille», raconte-t-elle. Cependant quelques jours avant la cérémonie, il succombe à une crise cardiaque. Il avait 38 ans. Satenic, qui était âgée de 24 ans et qui devait s’occuper désormais seule de ses deux fils, décide de rester à Anjar dans la cabane française. Elle travaille chez des religieuses allemandes établies dans la localité. «J’étais seule ; je devais me débrouiller, et je n’avais nulle part où aller», soupire Satenic. Et de demander : «Où vouliez-vous que j’aille ? À Jabal Moussa où il ne restait plus personne des miens et où je ne savais plus reconnaître les rues ?»... Pour les premiers Arméniens qui se sont établis dans la localité, soixante et un ans après leur arrivée à Anjar et malgré les années passées, les sacrifices effectués, Jabal Moussa demeure une blessure qui saigne en silence.
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