L’histoire commence vers la fin des années quarante. Nadim Majdalani ayant terminé ses études d’architecture à Paris se marie avec Janine Rubeiz à Beyrouth et repart en France pour quelques mois avec son épouse. À cette période, Jean Rroyère, dont les meubles étaient, jusqu’en 1942, édités par l’ébéniste Pierre Gouffé, s’installe à son compte avec pignon sur la rue du Faubourg Saint-Honoré. Il ne peut plus passer inaperçu, d’autant qu’il présente ses créations dans quasiment tous les salons et manifeste un esprit d’ouverture et une affinité particulière avec les goûts orientaux. Ces deux-là étaient décidément faits pour se rencontrer. Dans quelles circonstances, nul ne s’en souvient. Le fait est que très vite, vers la fin des années quarante, Nadim Majdalani et Jean Royère ouvrent ensemble, et sous leurs deux noms, un bureau d’architecture et de décoration à Beyrouth, avenue des Français. Parallèlement, Nadim Majdalani, qui possède un atelier de meubles à la rue Mar Élias, fait réaliser les plans extrêmement précis d’objets, de mobilier et d’accessoires de décoration envoyés par Royère de Paris à l’intention de commanditaires libanais. «Leur style se distinguait par son “originalité” et son audace», raconte Nadine Begdache, la fille de Nadim Majdalani et Janine Rubeiz. «Royère osait les couleurs. Tout ce qu’il imaginait était d’une grande fraîcheur et surtout d’un grand confort . Les tissus étaient de Nobilis, les imprimés dessinés par Paule Marrot. On a beaucoup essayé de le copier, au Liban. Certains ont même inventé le “ genre ” Royère. Mais il faut voir ses plans pour comprendre l’impossibilité d’une telle entreprise : tout était étudié avec une extrême précision : l’inclinaison des fauteuils, la profondeur des canapés, les volumes, les masses. Tout était tellement pensé, calculé, réfléchi, que malgré certains aspects parfois osés de son œuvre, l’ harmonie qui s’en dégageait était évidente, et le confort de son mobilier était incomparable». Nadine Begdache poursuit : «Pratiquement toutes les maisons construites par mon père ont été décorées par Royère, notamment celles d’un grand nombre de membres de la famille Majdalani et leurs alliés : les Tadros, les Shoucair, les Rubeiz. Ils ont également conçu des maisons pour la famille Karamé à Tripoli, pour les Asseily et les Andraos à Souk el-Gharb et Aley. Royère avait également agencé la clinique du Dr Loutfallah Melki, rue de France, dans le centre-ville. On retrouve sa griffe, pour un temps, à l’hôtel Bristol (notamment tous les luminaires en fer forgé, beaucoup de laque de Chine avec des motifs de bambou), mais aussi à l’hôtel Saint-Georges dont il décorera les salons. Ensemble, en 1958, Majdalani et Royère inventeront un paradis des copains : le Scotch Club, un pub doté des deux premières pistes de bowling au Liban, situé au rez-de-chaussée de l’immeuble Majdalani à Raouché. Tables et chaises sont agrémentées de lignes sinusoïdales caractéristiques de Royère. Tissus à carreaux, également chers à Royère, pour les coussins et les rideaux. Aux murs, un échantillonnage de tous les tartans d’Écosse en guise de tableaux. On se demande encore quel fut le secret de ce lieu, assez modeste au demeurant, où se sont noués pratiquement tous les mariages de la décennie 58 / 68 !… Sans doute cette ambiance particulièrement conviviale, simple et chaleureuse qui caractérisait Royère. Pour Janine Rubeiz qui habillait en Léonard toutes les élégantes de la ville sous l’enseigne “ Gianina ”, Royère concevra un véritable petit salon feutré et élégant où se plaisaient à patienter les clientes devant les cabines d’essayage. L’invention vedette de Royère au Liban était probablement ses meubles recouverts de compositions de fleurs séchées que l’on retrouve notamment dans le boudoir dessiné pour Aimée et Charles Kettaneh à Aley. Parallèlement, on notera dans l’architecture de Majdalani un usage prononcé des alcôves en guise de séparation, et des moucharabieh. D’une manière générale, les Libanais ont préféré les chambres à coucher, salles à manger et meubles légers de Royère à ses accessoires (luminaires notamment). Ils bouderont également les canapés volumineux dits “Ours polaire” que recherchent les amateurs. Il faut savoir que Royère a arrêté sa production au début des années 70». La flambée de 1999 «En 1991, poursuit Nadine Begdache, après avoir tenu le coup pendant toute la guerre, j’ai été contrainte de vendre l’atelier de Mar Élias. Où trouver un garde-meuble dans le Beyrouth instable de cette époque ? En vidant les dépôts, j’ai rempli deux grands conteneurs que j’ai expédiés à Paris. Certains collectionneurs manifestaient déjà un certain intérêt pour l’œuvre de Royère, mais ce n’était pas encore la flambée de 1999. J’ai également vendu les meubles du Scotch Club. On les retrouve d’ailleurs aujourd’hui désignés dans les catalogues des ventes sous le nom de chaise “ Scotch Club ”, ou table “ Scotch Club ”. D’où vient cet engouement ? Qui peut vraiment expliquer les modes ? Issue moi-même d’un milieu d’esthètes et d’artistes, je connais assez bien le marché de l’art et ses caprices. Il me semble d’ailleurs que la prochaine lubie portera sur les Seventies. Autant les Français et les Américains se sont épris de Royère, autant les Anglais l’ont boudé. Une vente a été tentée chez Sotheby’s dans la foulée des grandes enchères autour de Royère, mais elle a été très décevante. Actuellement, il semble qu’on amorce le creux de la vague à Paris mais le marché se déplace vers New York. Quant à Beyrouth, dès que la nouvelle s’est répandue, on s’est mis à vendre et à acheter à tour de bras, mais pas pour l’usage local. On a pu voir des antiquaires acheter la totalité des meubles d’un brocanteur de la rue Basta de peur d’être doublé par un concurrent. Le tri se ferait plus tard. De Royère, je me souviens comme d’un homme plein d’humour, d’une grande gentillesse. Il nous recevait à l’orientale, avec autant d’élégance que de générosité quand nous allions le voir en France. Il adorait les voyages et entraînait souvent mes parents avec lui dans des équipées vers l’Iran ou l’Égypte. Il me reste des photos du trio tantôt sur un tarmac, tantôt commentant une exposition. Ils avaient tous le sens de l’amitié».
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