Durant toute la moitié du XXe siècle, les parents étaient tenus responsables de tous les vices, tous les troubles de comportements, toutes les déviations de leurs enfants. La psychologie traditionnelle pointait un doigt accusateur vers eux et les bien-pensants s’indignaient face à cet odieux abandon parental. Accablés, rongés par les remords, ces indignes géniteurs baissaient la tête et les bras sans trop savoir en quoi ils avaient si gravement manqué à leur mission. Des faits trop flagrants venaient parfois démentir cette conception de la responsabilité parentale, mais leur culpabilité, admise tant d’années durant et corroborée par la science, était admise une fois pour toutes. Or depuis un an, un ouvrage dû à une psychologue américaine, Judith Rich Harris, intitulé Pourquoi nos enfants deviennent ce qu’ils sont?, lance un défi à la psychopédagogie traditionnelle et soulève, comme on pourrait s’attendre, une tumultueuse polémique. L’ouvrage-brûlot vient d’être traduit en français et édité par les Éditions Robert Laffont, transposant la polémique sur le continent européen. Mais l’approche de la psychologue américaine trouve de nombreux adeptes. Débats et controverses sont en pleins exercices. Mais déjà, certaines révisions quant à la lourde responsabilité des parents dans la dérive de leurs descendances paraissent inévitables. Selon la psychologue américaine Terrie Mofitt, la délinquance juvénile est inspirée par le désir des adolescents d’accéder au statut d’adulte. La psychologie traditionnelle admet pleinement cette conception. La psychologue Judith Rich Harris la réfute, estimant qu’elle n’a aucune base. Dans la vie quotidienne, une multitude d’activités permettent de devenir adulte sans sombrer dans la criminalité. Partant de ce point de vue, la spécialiste, après avoir révisé toute la bibliographie américaine relative à ce sujet, établit sa propre thèse basée sur sa propre conviction. La personnalité juvénile, estime-t-elle, n’est pas élaborée conformément aux règles et aux valeurs du groupe familial mais par opposition à elles ou par des tentatives de différenciation ou de refus... Sinon, pourquoi des jumeaux séparés dès la naissance et élevés par des parents adoptifs différents accusent-ils des comportements quasi semblables? Ou bien, pourquoi deux enfants élevés au sein d’une famille, par les mêmes parents, développent des personnalités radicalement différentes et souvent opposées l’une à l’autre. Troisième question posée par Judith Rich Harris: Pourquoi une éducation trop rigide ou trop autoritaire produit soit des sujets violents, indomptables, soit des individus passifs et mous? Face à ces trois interrogations, relève la psychologue américaine, la psychologie traditionnelle n’avance aucune réponse satisfaisante. Opposition aux thèses classiques Autres objections: les théories admises proposent des schémas invérifiables dans la vie quotidienne. Il en est ainsi du fait que «les cadets deviennent des rebelles une fois adultes et les aînés des paisibles conformistes». «Or, sur le plan expérimental, souligne Judith Rich Harris, cette corrélation n’a jamais été scientifiquement établie. Il en est de même pour les enfants de parents divorcés, taxés de fragilité affective et d’instabilité sans que cette considération ait jamais fait l’objet d’une vérification expérimentale valable». Ces idées ne sont pas les seules à avoir la vie dure, surtout aux États-Unis. Ressassées par des guides d’éducation destinés aux parents, elles ont toujours cours sans que des vérifications scientifiques confirment leur fondement, s’agissant en fait de simples «modes d’emploi». Pour Judith Rich Harris, les facteurs qui alimentent la délinquance des jeunes résident dans la socialisation, les modèles avancés par l’environnement: les camarades, les copains de l’école, les groupes de jeunes et ceci dès le plus jeune âge. Entrant dans le groupe, l’enfant va chercher l’affirmation de soi et la reconnaissance. Il copiera les autres tout en essayant d’être «reconnu» par eux, donc «admis». Cette socialisation va se superposer à celle émanant de la famille. Grandir, c’est s’éloigner des adultes et non pas les imiter. «L’expérience noire» Citée par la psychologue américaine, une étude entreprise auprès de communautés noires des États-Unis paraît très significative. La performance scolaire des jeunes noirs est globalement comme médiocre. Or, il s’est avéré que les parents attachent une bien plus grande valeur à la réussite scolaire de leurs enfants que les blancs. Les enfants noirs, par ailleurs, ne sont nullement moins doués, puisqu’à l’école primaire ils dépassent de loin leurs camarades blancs. Mais ils vont se conformer, au cours de leur scolarité, à la norme imposée par les groupes: le refus, le rejet, de l’école et ce qu’elle enseigne, symboles de l’ordre blanc. Cette conception qui règne dans les quartiers noirs se reflète et explique la désaffection et le récul des élèves en grandissant. On retrouve ainsi le mimétisme alimenté par le groupe dans la délinquance: la transgression des règles établies confirme l’appartenance au groupe qui la pratique: faire comme eux c’est être l’un d’eux. En extrapolant les résultats de ces travaux, voilà «blanchis» les parents. La culpabilité des jeunes n’est plus corollaire à un manque d’autorité ou de savoir-faire, respecter l’ordre et la loi, mais l’effet pernicieux de la dynamique du groupe... Un certain déterminisme chez Judith Rich Harris peut parfois paraître abusif. À vouloir trop blanchir les parents, elle noircit les groupements de jeunes, amplifiant à l’extrême et, surtout, généralisant l’influence des copains. On ne peut nier, assurément, le poids des mauvaises rencontres ou celui d’indésirables fréquentations. Mais il est abusif de considérer «la société» comme principal, sinon unique facteur de la dérive des jeunes. Délinquance, drogue, violence sont des maux que l’humanité expérimente depuis la nuit des temps: Caïn n’a pas succombé au mimétisme de groupe et la nature parfois joue à travers l’inné si l’acquis n’est pas assez fort pour avoir le dessus. N’empêche que l’ouvrage de cette spécialiste mettra du baume sur le cœur des parents victimes d’enfants à gros problèmes. Il forcera, aussi, à la révision de certaines théories qui accablent les géniteurs comme si leur progéniture était de la glaise qu’ils n’ont pas su façonner comme il le fallait...
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