Le «loup blanc» – qui n’a rien d’un grand méchant loup – éclate de rire lorsqu’il évoque ses nombreux projets, ses très nombreux souvenirs, tous associés à des lieux devenus presque mythiques, des copains restés fidèles et une ambiance «bon enfant» qu’il a lui-même dessinée et dont il a inondé sa vie et les restaurants qu’il a esquissés ; escales d’un temps où il s’est plu à déposer ses bagages avant de repartir éclater de rire ailleurs… Jerry Guréghian a beaucoup voyagé, entamé des projets réussis, enflammé les mille et une nuits d’ici et d’ailleurs avec ses idées folles, nouvelles et audacieuses, où le détail offrait aux noctambules un style «à la Jerry» et des soirées de fête . Tout a commencé pour les copains et avec eux. Un jour de 1967, le hasard d’une guerre – celle des Six jours – le précipite dans la restauration : «Je travaillais auparavant dans l’empaquetage des céréales. Avec la fermeture du canal de Suez, j’ai été obligé de faire autre chose. J’ai opté pour la restauration comme ça, par hasard». Par hasard, ou par nécessité, celle d’aider son copain Gilbert Cassab, autrefois auteur-compositeur d’origine libanaise venu d’Égypte, aujourd’hui Gilbert Sinoué, écrivain célèbre. Gilbert cherchait un lieu pour se produire et entonner des airs de Brel ou ses propres mélodies. Les deux compères et l’ami Georgie Abdini s’embarquent donc chez René et Alice Khawam, des copains d’abord à Jerry et les propriétaires de deux restaurants, Le Bœuf sur le Toit et La Grenouille. Les discussions se font autour d’un bon repas bercé par la voix de Gilbert, les rires de Jerry. L’accord se fait enfin, «nous avons décidé de rouvrir La Grenouille, qui était fermé depuis juin 1966». Jerry, Gilbert, Georgie Jeff Burnell et les autres seront tous au rendez-vous ce 13 juillet de 1967, «le menu était fantastique, melon jambon de Parme et entrecôte sauce de Paris, à 10 livres libanaises, vin et musiciens inclus. Le premier jour, nous avions reçu 15 personnes, le lendemain, nous étions pleins». Chaque soir, Jerry et ses copains vont concocter et servir une «édition différente, comme un quotidien!». Le succès sera immense. Éternel voyageur Mais Jerry préfère, quelques mois plus tard, reprendre ses bagages, ses peintures et ses éclats de rire pour envahir en deux jours L’Abbaye, «et non la guêpe, précise-t-il dans un grand éclat de rire ; c’était un merveilleux endroit situé dans une ruelle du XVIe siècle, près de souk el-Sayyour». Le 9 octobre 1968, jour de grande ouverture, la rue découvrira, étonnée, les embouteillages des clients venus savourer la gaieté des lieux et écouter l’orchestre de jazz spécialement venu de France, «deux Noirs et un Blanc Pied-noir !». La clientèle sophistiquée viendra pour l’ambiance «extra, mais la nourriture était mauvaise!» et des bonheurs éphémères, Jerry le fugueur plie bagage une fois de plus, impatient de trouver une nouvelle idée de génie. Ses amis et clients le suivront cette fois-ci au Park Hotel de Broummana. Avec Albert Rizk, propriétaire des lieux, ils planteront entre les immenses arbres centenaires Le Tramway un désir fou qui verra le jour le premier juillet 1969. «C’était une immense boîte de nuit de plus de 2 000 mètres carrés que j’avais parée de grands parasols posés à l’envers et éclairés de l’intérieur». Pour ne pas lasser les 2000 personnes qui se bousculaient toutes les nuits – c’est le cas de le dire – «J’ai même tourné de l’œil un soir!», Jerry déploie ses talents de décorateur et créateur d’ambiances et installe son «tramway sur la lune», en lui donnant les couleurs de l’événement. Pendant que le premier homme pose son pied sur sa lune, les Libanais foulent de leur pas les pistes de danse sur des airs de musique endiablée et un décor futuriste. L’année suivante, Jerry déménage à la Villa Tabet, à Baabdate, en créant Le Jerrican, avec la complicité et la collaboration de son père et de sa mère. «Un des plus beaux restaurants de l’époque. Nous avons même obtenu le premier prix du Conseil national du tourisme»; il accueillera «toute l’aristocratie libanaise». Parallèlement, il reprend le Stereo Club, situé à la rue de Phénicie et le baptise Le Stéréo 70. La recette de son succès, des tubes des années 60, dépoussiérés et remis à neuf. Les nostalgiques, nombreux, viendront retrouver des airs d’avant, les plus jeunes, curieux, viendront les découvrir. «En été, les enfants de nos clients venaient de 21 heures à 23 heures, leurs parents de 23 heures à deux heures du matin, et les émigrés de deux heures à six heures du matin». Jerry aux mille et une idées continue de repartir. Cette fois-ci, il lui suffira de traverser la rue, pour y installer Le Club, «le premier club privé au vrai sens du mot, avec ses membres et leurs invités, de marque souvent, Robert Mitchum, Mel Ferrer, Bécaud, Aznavour et bien d’autres». Mais après le succès, viendront les malentendus, des problèmes personnels et familiaux. Le roi des nuits de ces années 70 choisit de quitter ses copains et le Liban. Une nouvelle page Destination, le Koweït. Jerry Ghurégian intègre une célèbre maison de Cognac et collabore dix années avec son propriétaire, M. Michel Camus, qui devient pour lui comme un second père. Mais notre noctambule rentré au Liban pour ouvrir le Camus Middle East Operations a également besoin de trouver de nouvelles idées, et puis s’amuser avec les copains d’antan . «J’ai pensé alors reprendre La Grenouille et en faire un genre de cellier pour y promouvoir le Cognac Camus». Le Hamra Cellar est né, décoré, réchauffé et assaisonné par Jerry en même temps que débute la guerre libanaise. Plusieurs fois brûlé et reconstruit, il aura des petits frères au Caire, à Achrafieh, à Broummana, Athènes et enfin Paris. En 1981, il transforme le Théâtre de Dix heures de l’hôtel Printania en une boîte de nuit, Come Prima, installe face au Hamra Cellar toujours complet le Key Club et se retire à Paris et loin des projecteurs en 1986 . «Depuis, j’ai passé dix ans à rédiger un livre, Odyssée France, dans lequel je propose aux jeunes de 12 ans et plus une “culture moderne” qui va les aider dans leur vie future à éviter les pièges du chômage, de l’exclusion et leur permettre de vivre heureux». Jerry Guréghian fait alors résonner son grand rire dans la salle, «ce qui se fait actuellement au Liban n’a rien à voir avec la restauration. Les restaurants ressemblent à de grands réfectoires». Alors à quand une nouvelle idée version an 2000 pour réunir tous les copains d’abord ?
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