Le futur président russe devra faire de la lutte contre la criminalité et la corruption l’une de ses priorités dans un pays où ces fléaux ont atteint des sommets depuis la chute du régime soviétique. L’actuel président par intérim Vladimir Poutine, grand favori du scrutin du 26 mars, qui a bâti sa popularité sur le déclenchement de l’opération militaire contre les «terroristes tchétchènes», a également frappé les esprits en promettant d’instaurer «une dictature de la loi». Un credo qui répond pleinement aux attentes de la population, souligne Boris Doubine, sociologue à l’Institut d’étude de l’opinion publique VTsIOM. La lutte contre la criminalité et la corruption figure en troisième place dans les attentes des Russes, après l’amélioration du niveau de vie et la réduction du chômage, indiquent les sondages. Une tendance apparue au milieu des années 1990, précise le sociologue, alors que la Russie sombrait petit à petit dans une zone de non-droit. Des centaines d’assassinats commandités y sont commis chaque année, les règlements de comptes s’y font au besoin au lance-roquettes et les affaires de corruption mettent en jeu des millions de dollars. Selon Interpol, de 8 000 à 10 000 groupes criminels représentant jusqu’à 100 000 personnes sévissent sur le territoire russe et contrôlent 40 000 sociétés et 550 banques. Un amiral de la flotte russe du Pacifique a été arrêté en novembre pour avoir revendu illégalement à l’étranger un navire de guerre estimé à 107 millions de dollars. Une affaire parmi des milliers d’autres, qui donne une idée de l’ampleur du problème. Un assassinat commandité, celui de la députée libérale Galina Starovoïtova en novembre 1998, avait choqué la Russie. Mais les coupables n’ont toujours pas été arrêtés. Les meurtres sur commande sont rarement élucidés par la police. Parmi les victimes en 1999 : le responsable marketing d’une usine de l’avionneur Soukhoï, le directeur d’une firme d’équipements pour centrales nucléaires, le numéro 2 du leader du marché de la bière, le directeur du plus important fabricant de micro-informatique du pays, etc. Il y a un peu plus d’un an, c’est le dirigeant syndical de la troisième compagnie aérienne russe, Vnoukovo Airlines, qui était assassiné, au plus fort d’un mouvement de grève qui paralysait l’entreprise. La police et la justice sont également visées : le chef de la brigade antigang de Novossibirsk et le procureur adjoint d’Essentouki (sud) ont été assassinés l’automne dernier. La police et la justice sont elles aussi largement touchées par la corruption, a assuré un avocat russe réputé. La corruption touche du reste tous les échelons de la fonction publique, du simple policier chargé de la circulation aux proches de Boris Eltsine, qui a démissionné le 31 décembre. L’ancien intendant du Kremlin, Pavel Borodine, est au centre d’une affaire de dizaines de millions de dollars et le parquet suisse a annoncé avoir délivré contre lui un mandat d’amener international pour blanchiment d’argent. «La corruption ne peut plus guère augmenter : elle est déjà omniprésente», estime Vladimir Ivanidzé, l’un des meilleurs experts russes en la matière. Selon lui, la corruption est devenue depuis le début des années 1990 un système de pouvoir qui se maintient par la «protection» mutuelle des puissants et contamine les échelons inférieurs. «Il faudrait qu’un président intègre fasse le ménage par le haut», souligne Ivanidzé. «Le procès de Pavel Borodine, par exemple, aurait un retentissement énorme dans le pays et en ferait réfléchir plus d’un», ajoute-t-il. «Il est plus probable que le pouvoir se contente de traiter le problème par le bas, en renforçant la pression policière, égratignant au besoin les libertés fondamentales», ajoute cet expert.
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