La maison de Sana Tawil lui ressemble, personnelle, généreuse, ouverte à tous et surtout souriante. Elle semble l’avoir inventée, sculptée, coquille sur mesure où elle vit en harmonie avec tous ces objets trouvés, choisis, appelés à partager l’espace et le quotidien de cette femme aux mille talents, aux mille sourires. La vie de Sana est une série de violons d’Ingres aux sons différents qui composent ensemble la mélodie du bonheur. Avec, pour auditeurs et spectateurs permanents, des objets, à l’âme légère, des marionnettes qui parlent comme elles respirent et une grande famille de parents et d’amis qui attendent patiemment ses retours de voyages au bout du monde. «On naît positif, on ne le devient pas». Sana Tawil, «impertinemment positive», est née sous la bonne étoile d’une mère qui a su transformer les malheurs en sourires, malgré la perte précoce de son époux, père absent de la vie de Sana lorsqu’elle atteignait avec peine ses trois ans. Elle ne cesse de le répéter, encore aujourd’hui, ses yeux d’enfants encombrés d’émotion : «Ma mère – une personne étonnante – nous a donné, mes trois frères et moi, beaucoup d’amour et de bonheur; elle nous a appris la liberté de penser, de dire, d’exprimer tous nos sentiments et rire de la vie». Exprimer… Tout en Sana exprime, indique; son regard, ses mains, qui s’agitent, se déplacent, donnent. «J’aime communiquer avec les gens, les entraîner dans mes voyages, mes passions». Des passions, elle en a plein la tête, plein la vie. «Où finit la passion, où commence le métier?», se demande-t-elle, à juste titre. Les deux se mêlent jusqu’à s’emmêler et enflamment la vie de cette grande impatiente qui déteste la routine, «faire et refaire la même chose», préférant découvrir, «voir autre chose». Sana a dix-neuf ans lorsqu’elle décide, déjà, de voir autre chose, une autre vie, en épousant Hassan qui lui donnera très rapidement deux filles, Nadine et Maya. «J’avais échoué au baccalauréat, mais j’étais assez douée pour le dessin, la peinture». La jeune mariée, jeune maman, prend des cours de poterie, de modelage, de marionnettes, fabrication et manipulation, au Liban d’abord, puis en France et revient au pays deux ans plus tard animer un atelier de marionnettes au Collège Louise Wegman, le contact avec les enfants étant, pour elle, une passion de plus. Elle organise également et pendant plus de dix ans des colonies de vacances sur la Côte d’Azur, avant de «passer aux adultes», monter un atelier de peinture sur soie et surtout des voyages en Inde. «Une amie, Myriam Nasr, m’a embarquée avec elle, pour la première fois. J’ai été totalement bouleversée par ce pays, fait de beauté et de couleurs, de gens extraordinaires». Depuis, Sana renouvelle son pèlerinage dans ce pays mystérieux, infiniment grand et diversifié. «On ne peut pas connaître l’Inde sans y repenser et revenir. La magie des lieux appelle». Elle emmène avec elles des gens emportés par cette fougue qu’elle communique si bien et ramène des meubles qu’elle vend avec son amie Daisy Boustany. Et reprend son souffle dans sa maison qui accueille toutes ses passions-collections, avant de mieux repartir. L’amour des collections «C’est souvent un coup de cœur ressenti pour un objet qui donne naissance à une collection». Sana réunit ses objets aimés, comme des êtres qu’elle ne se contente pas de regarder, d’exposer, mais avec lesquels elle vit et entretient une relation quotidienne. Il y eut d’abord la collection de cannes, puis les tasses à thé, les casse-noisettes, parsemés dans cette maison qui les accueille «les bras ouverts». Trônant sur le haut des armoires, se cachant à l’intérieur, se prélassant sur les tables, les objets se déplacent au gré des humeurs de leur propriétaire-amie. Puis il y eut des plateaux, de toutes tailles, de toutes formes et couleurs, «ma collection préférée, celle qui m’a prise le plus de temps. Chaque plateau me rappelle un détail du vieux Beyrouth que j’aime», à regarder ou utiliser, au besoin, pour servir un thé, à cinq heures, bien sûr, dans les tasses, une cinquantaine, qui ne se ressemblent en rien. «Lorsque je reçois, chacun de mes invités a sa tasse.» Il y eut enfin les chaises, une centaine, comme abandonnées dans des lieux sans âme, ramenées, hébergées, locataires d’un temps, «j’ai malheureusement dû les vendre, je n’avais plus de place chez moi». Sana, qui accumule tant de choses, se sépare facilement de ses amis de passage, «je m’attache à l’âme, pas à l’objet». Elle redémarre aussitôt, recommence, continue. Sa dernière trouvaille, une collection de bols à soupe, «dans lesquels je servirais ma soupe, lorsque je serais plus veille, raconte-t-elle en éclatant de rire, que je partagerais avec mes amis dans ma maison, construite sur la route de Rachana pour abriter mes derniers jours». Sana collectionne enfin – et c’est sans doute le plus important pour elle – les «bonnes actions», distribuant son temps, son énergie, son efficacité au plus demandant. Les restos du cœur de Gemmayzé, son propre resto du cœur, ouvert au bas de son immeuble, durant le mois de Ramadan, l’Orphelinat musulman de Beyrouth peuvent tous compter sur elle. Associations et individus lancent souvent des SOS à cette «Hajjé», toujours disponible. «Je donne un coup de main aux gens qui m’appellent. L’être humain doit être un trait d’union». Un trait d’union et, pour Sana, trois points de suspension, porte ouverte, la sienne, sur des passions à venir et à répandre, comme toujours.
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