Pour le second récital de piano en solo au Festival d’al-Bustan, les amateurs du répertoire d’un fougueux romantisme ont certainement été comblés. Un jeune virtuose éblouissant et un programme fastueux, que souhaiter de plus ? Yung Wook Yoo, du haut de ses vingt-trois ans (et déjà quelle maturité !), a offert aux mélomanes libanais un joli bouquet de partitions fleurant les tourmentes et les rêveries des Brummel à la cape flottant au vent et les amours contrariées des Ophélie au teint d’albâtre… Au somptueux menu proposé et interprété avec toute la fougue et le feu de la jeunesse, Schubert, Brahms et Liszt. Trio de choc pour un concert mené tambour battant et avec un brio à couper le souffle. En ouverture, les impromptus de Schubert. Solennelle et grave, telle une lame de fond, s’est élevée la phrase schubertienne dans ces quatre œuvres (N1,2,3,4) contrastées. Originales recherches de sonorités, teintées d’un romantisme vaporeux où se déploie une gamme variée de narrations alternant la mélancolie aux énergiques staccato, les marches lentes et majestueuses au charme des mélodies insaisissables et séraphiques. Avec Schubert, c’est toujours la demi-teinte car ses aveux et ses confessions sont constamment pudiques et voilés. Lyrisme contenu aux épanchements subtils . Cri du cœur et passion dissolvante avec Brahms. Œuvre de jeunesse (écrite à 19 ans) et dédiée à son amour «impossible» (romantisme oblige !) Clara Schumann, cette partition (la sonate N2 op 2) est bâtie sur des motifs simples, d’allure populaire. Notes tournoyantes et incandescentes pour ces premiers accords véhéments aux accents impétueux. Solidement construite, elle est aussi admirablement développée et, bien entendu, dans un esprit profondément romantique, avec une évidente propension à l’exaltation et aux épanchements excessifs. Après l’entracte, place aux compositions de clavier les plus redoutables, les plus complexes, mais aussi du point de vue sonore, les plus riches. Du Liszt dans toute sa gloire pianistique, royalement servi par un pianiste génial. En premières notes Adélaïde de Beethoven transcrite par Liszt. Fioritures et appoggiatures de notes étourdissantes telle une riche broderie en dentelle où le romantisme se déploie en un magnifique éventail d’images sonores. Succède à cette partition la délirante, la fracassante Fantasia quasi sonata connue sous le nom Après une lecture de Dante. Inspirée par la lecture des visions infernales de l’amant de Béatrice, cette vertigineuse et «dantesque» sonate est le prétexte aux plus belles pages du plus virtuose et novateur des pianistes. Une œuvre aux chatoyances orchestrales… Torrentielle, chaotique, éruptive, volcanique, fulminante, ruisselante, terrible (techniquement et auditivement), belle à couper le souffle dans son lyrisme démesuré (boursouflé, soulignait Wagner), cette œuvre de Liszt ne laisse guère de répit ni au pianiste ni à l’auditeur.Tâche dont s’acquitte avec une saisissante maîtrise Yung Wook Yoo, officiant avec un zèle et une inspiration à tout casser. Pour tant de vitalité, de vélocité, de précision, d’une technique imparable et sans faille, d’une émotion et d’une sensibilité à fleur de peau (de doigts !), le public a réservé un accueil triomphal au jeune virtuose, à l’interprétation et au programme décoiffants. Deux bis généreusement honorés et l’audience est restée sur sa faim d’un concert qu’on n’est pas près d’oublier.
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