L’offensive russe en Tchétchénie risque d’entraîner de graves conséquences psychologiques pour les militaires de retour du front, préviennent déjà les spécialistes, tirant un bilan peu réconfortant de la première guerre russo-tchétchène. Un vétéran sur cinq environ de la première guerre (1994-96) souffre d’un «syndrome tchétchène», caractérisé notamment par la dépression, l’insatisfaction ou l’agression, selon des études menées à l’issue du conflit, qui s’est terminé par une défaite humiliante pour l’armée russe. Nombre de ces anciens se sont suicidés, ont sombré dans l’alcoolisme, la drogue, le crime, le vagabondage, ou ont été victimes de conflits familiaux, selon les psychologues et les ONG qui ont travaillé sur le sujet. «Se battre contre des gens qui parlent la même langue que vous est un énorme choc psychologique, et suscite un comportement inadapté», affirme Valentina Melnikova, responsable de l’association des mères de soldats. Pour Alexandre Kouzminov, rédacteur en chef d’une revue mensuelle militaire, Soldat de fortune, spécialisée dans les problèmes des anciens combattants, «les anciens combattants ne supportent pas l’injustice et deviennent trop agressifs pour défendre leurs valeurs». En outre, ajoute Mme Melnikova, «nombre d’entre eux sont convaincus que leurs actes dans la vie civile resteront impunis, comme à la guerre». «À la guerre il y a deux réactions possibles aux menaces : “frappe ou fuis”. Au retour du front, les militaires ont souvent le premier réflexe», explique pour sa part Igor Soloviev, responsable du service psychologique du ministère de l’Intérieur. C’est pourquoi, assure Valentina Melnikova, «les officiers qui ont participé aux conflits locaux sont ensuite particulièrement cruels avec leurs hommes. Les plaintes pour bizutage et tortures proviennent des unités commandées par les anciens d’Afghanistan ou de Tchétchénie», raconte-t-elle encore. Paradoxalement les jeunes appelés de 18-19 ans sont moins exposés aux chocs psychologiques, affirment les psychologues militaires. «Les jeunes ont moins de liens sociaux et la mort est une notion abstraite. En outre à cet âge ils ont l’habitude de s’imposer vis-à-vis de leurs copains en participant à des bagarres. La guerre est un terrain idéal», assure M. Soloviev. Ce psychologue apprend à ses patients les différentes techniques d’autocontrôle par la relaxation musculaire ou la respiration profonde, en leur lisant des poèmes ou en leur faisant écouter de la musique. Lors de séances de groupe, il leur demande également de raconter des épisodes de combats, afin qu’ils se libèrent peu à peu de leurs obsessions. Puis il propose des jeux qui aident à s’adapter à un nouveau système de valeurs. Mais la meilleure thérapie pour les anciens de Tchétchénie, estiment les psychologues et les ONG, est encore d’être reconnus et acceptés par l’opinion publique. «Ils n’aiment pas qu’on les considère comme des héros nationaux», selon M. Soloviev, «ils veulent seulement que l’opinion publique reconnaisse qu’ils ont rempli leur devoir». La situation, à cet égard, est pour l’instant plus favorable que lors des précédents conflits, l’offensive actuelle en Tchétchénie étant largement soutenue par l’opinion publique, contrairement à la guerre d’Afghanistan dans les années 80 et à la première guerre de Tchétchénie.
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