Stimulés par la présence internationale, la prostitution ainsi que le trafic de femmes originaires d’Europe de l’Est sont en pleine expansion au Kosovo. Un phénomène favorisé par l’absence de cadre juridique dans la province. Des maisons closes et des bars à prostituées se sont ouverts avec l’arrivée en juillet des 45 000 hommes de la force de l’Otan (KFOR), du personnel de l’Onu et des Organisations non-gouvernementales (ONG). Les filles sont originaires d’Ukraine, de Russie, de Moldavie ou de Bulgarie. La grande majorité vient volontairement, une partie d’entre elles sont kidnappées ou vendues. «Tous les établissements s’adressent notamment à la clientèle internationale, et ont ouvert il y a quelques mois. Ce phénomène va en augmentant», explique sous couvert de l’anonymat un spécialiste occidental des questions de prostitution au Kosovo. Les prix sont élevés par rapport au niveau de vie local, 100 DM la demi-heure dans une maison close de Slatina (près de Pristina), située à proximité du quartier général des forces russes. Le sud du Kosovo semble particulièrement touché par ce phénomène. «C’est une région où le crime organisé est le plus implanté. Une zone de passage entre l’Albanie et la Macédoine», explique un carabinier italien, qui a requis l’anonymat. «Auparavant, le Kosovo servait de passage vers l’Europe. Maintenant, la prostitution s’arrête aussi ici», poursuit le carabinier, qui souligne la grande coopération entre les mafias serbe et albanaise. Selon le spécialiste des questions de prostitution, «la grande majorité des femmes viennent de leur plein gré, mais ne connaissent pas forcément les conditions dans lesquelles elles vont travailler. Souvent, elles ne sont pas payées et leur souteneur garde leurs passeports. Et le problème, c’est qu’elles continuent à y croire». Certaines viennent en tant que danseuses, sans savoir qu’elles devront se prostituer. D’autres sont kidnappées ou vendues. «On les achète de 3 000 à 4 000 DM», précise le spécialiste. Ludmila, une Ukrainienne de 23 ans, jolie blonde aux lèvres trop peintes, travaillait comme prostituée à Istanbul. Elle a été vendue cinq fois avant d’atterrir en novembre au «Night Club International» de Slatina, où travaillent et vivent une quinzaine de femmes. «Nos clients sont des Albanais et des Macédoniens, mais aussi des soldats russes de la KFOR, des Américains», explique-t-elle. À côté d’elle, Katarina, une autre Ukrainienne de 22 ans, raconte avoir été kidnappée en Bulgarie, contrainte de travailler dans une maison close en Macédoine où elle a vécu dans des «conditions terribles», avant d’arriver au Kosovo. Pourtant, elle ne veut pas partir. «Ici, on peut se faire de l’argent». Elle affirme toucher 40 % de l’argent que le client paye directement au patron du «Night Club». Face à ce phénomène, la police de l’Onu semble désarmée. «Nous ne savons pas quelle loi appliquer», explique Orest Hnatykin, le chef de l’unité d’enquête de Pristina. Il y a quelques semaines, la Mission de l’Onu au Kosovo (Minuk) a décidé d’abandonner le code yougoslave actuel et d’appliquer les lois d’avant 1989, date de la suppression par Belgrade de l’autonomie de la province. La loi yougoslave actuelle interdit le proxénétisme. Par contre, la police ne dispose pas encore des textes de la loi d’avant 1989. De plus, les moyens de la police sont très limités. «Une enquête prend cinq fois plus de temps que dans nos pays», poursuit l’officier canadien. Son unité, qui compte 25 personnes, dispose de trois ordinateurs et trois téléphones. «Des enquêteurs passent parfois une demi-journée à attendre une voiture», se désole-t-il. Alors, l’action de la police de Pristina se limite à faire des descentes dans des maisons closes ou des bars pour permettre aux filles, qui le souhaitent, de rentrer dans leurs pays, grâce à l’aide de certaines ONG. Submergée par la difficile reconstruction économique et politique de la province, la Minuk n’a mis en place aucun programme d’assistance logistique ou médicale pour ces femmes. «Le trafic de femmes est un véritable problème, mais cette question n’est pas en haut de ma liste de priorité», admet Roma Bhattacharjea, chargée de la politique de la Femme à la Minuk.
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