Jean Bertrand Aristide, qui brigue dimanche à 47 ans un second mandat présidentiel qu’il est assuré d’obtenir faute d’opposants, domine la scène politique haïtienne depuis 1990 par sa personnalité charismatique souvent controversée. Depuis son irruption politique en 1985 comme jeune prêtre engagé, au verbe créole enflammé, partisan de la théologie de la libération et adversaire résolu de la dictature duvaliériste, M. Aristide a réussi à surmonter plusieurs épreuves dramatiques, servi aussi bien par la chance que par son habileté personnelle à jouer sur ce qu’il appelle «les rapports de force». Après avoir échappé à une série de tentatives d’assassinat fomentées par ses ennemis «macoutes» (les «tontons macoutes», la milice des Duvalier) et militaires, il s’attire les foudres de la hiérarchie catholique et est exclu de l’ordre des salésiens en 1988 pour «incitation à la haine et à la violence et exaltation de la lutte des classes». Mais, deux ans après, soutenu par la base de l’Église engagée, les «Ti l’église» et par les millions de pauvres des bidonvilles et des campagnes, il est triomphalement élu à la présidence au nom du rejet des «tontons macoutes» et d’un nationalisme progressiste et populiste ouvertement antiaméricain. Huit mois après sa prise de fonctions, il est renversé le 30 septembre 1991 par un coup d’État militaire sanglant du général Raoul Cédras, le chef de l’armée. Exilé au Venezuela, puis à Washington, il galvanise la diaspora haïtienne pour faire pression sur l’Administration américaine – la victoire du candidat démocrate Bill Clinton aidant – qui finit par intervenir militairement à Haïti. Revenu au pouvoir en octobre 1994 grâce aux États-Unis, pays dont avant son élection il considérait «l’impérialisme plus dangereux que le sida», il n’oubliera cependant pas ses options progressistes et, après la dissolution de l’armée, son dernier acte politique la veille de son départ du pouvoir le 7 février 1996 sera de reconnaître Cuba. Depuis, l’ancien prêtre des bidonvilles, relevé de ses vœux par une dispense vaticane, est devenu père de famille après son mariage en janvier 1996 avec une avocate haïtiano-américaine de 33 ans dont il a eu deux filles. Malgré son retrait officiel du pouvoir, il domine toujours la scène politique et les efforts de son dauphin, René Préval, pour s’affranchir tant soit peu de sa tutelle politique pendant l’interrègne imposé par la Constitution haïtienne (quinquennat présidentiel non immédiatement renouvelable) n’aboutiront pas. Mais son mouvement, Lavalas (l’avalanche en créole), subit d’importantes défections politiques. La plus grave est celle de l’Organisation politique Lavalas (OPL, rebaptisée Organisation du peuple en lutte) de Gérard Pierre-Charles, un opposant marxiste historique au duvaliérisme. Certains responsables de l’OPL ont porté des accusations graves contre M. Aristide (élimination d’opposants, enrichissement illicite, entourage s’adonnant au trafic de stupéfiants). Ce dernier les a rejetées, estimant qu’elles relèvent de la «calomnie, de la trahison et de l’assassinat politique». Se disant toujours fidèle à ses options progressistes mais préconisant une alliance avec le patronat à l’accent néolibéral, M. Aristide se présente comme l’homme de la «renaissance» d’Haïti qui permettra de célébrer dans la «dignité», le 1er janvier 2004, le bicentenaire de l’indépendance du pays qu’il qualifie de «champion du monde de la résistance».
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