La presse privée algérienne, forgée dans la tourmente des violences islamistes et des assassinats de journalistes, entend préserver sa liberté acquise de haute lutte depuis la sortie de ses premiers titres en 1990. «Le prix à payer a été lourd, en particulier entre 1992 et 1998, on se demande comment on a fait pour tenir avec les assassinats, les pressions des autorités», remarque Omar Belhouchet, directeur d’el-Watan, quotidien francophone. Ce journal vient de passer le cap des dix ans d’existence avec Le Soir d’Algérie et el-Khabar, un arabophone dont le tirage est le plus important du pays avec 400 000 exemplaires. Installés dans le quartier populaire de Belcourt dans l’ouest d’Alger, à la maison de la presse Tahar Djaout, le premier des 70 journalistes assassinés entre 1993 et 1998, ces trois quotidiens ont été fondés, à l’automne 1990, par des collectifs de journalistes après l’instauration du multipartisme en 1989. Ces journaux ont ouvert la voie à la presse privée indépendante qui compte désormais une trentaine de titres, dont les deux tiers francophones, avec un tirage de quelque 1 200 000 exemplaires. Auparavant, les médias algériens étaient uniquement l’émanation du pouvoir. Ils avaient comme figure emblématique el-Moudjahid, le journal du Front de libération nationale (FLN), le parti unique qui dirigea l’Algérie de l’indépendance, en juillet 1962, jusqu’aux émeutes d’octobre 1988 qui ont conduit au pluralisme. Ces quotidiens privés ont été créés avec les indemnités de départ des journalistes du secteur public, rappelle Ali Djerri, directeur d’el-Khabar. «Chez nous, un collectif de 18 actionnaires s’est constitué et nous avons commencé. Les autres ont fait de même», souligne-t-il. «Nous avons affronté d’énormes difficultés. Des pressions de toutes sortes ont été exercées. On a essayé de nous étouffer en restreignant la publicité des entreprises d’État. Nous avons tenu. La presse privée est un très grand acquis pour la liberté en Algérie», précise-t-il. La presse indépendante doit désormais vivre comme une entreprise et investir pour son avenir, note Ali Djerri. el-Khabar a d’ailleurs acheté une rotative, avec el-Watan (110 000 exemplaires), pour se passer de l’imprimerie d’État qui tire tous les journaux et hebdomadaires algériens. «Ce monopole permet pas mal de pressions», selon M. Djerri. Pour Le Soir d’Algérie (80 000 exemplaires), l’indépendance rédactionnelle et financière est aussi un acquis fondamental à préserver. «Notre capital est détenu exclusivement par des journalistes qui se comportent encore en journalistes», remarque Nacer Belhadjoudja, l’un des cinq fondateurs du doyen des quotidiens indépendants. La plupart de ces journaux sont critiques à l’égard du pouvoir. «Cette liberté d’expression et de jugement est l’un des seuls acquis de ces dernières années, il ne faudrait pas qu’elle nous échappe», estime un journaliste du quotidien Le Matin, très sévère à l’égard du président Abdelaziz Bouteflika qui, lui-même, ne rate pas une occasion pour clouer au pilori la presse privée. Au plan financier, ces journaux ne sont pas tous indépendants. Le groupe de l’industriel Rebrab, notamment, contrôle l’un des poids lourds Liberté (142 000 exemplaires). Ce quotidien a cependant un ton libre reconnu. Les audaces de son dessinateur Dilem sur le pouvoir et les généraux algériens sont remarquées. Seul, parmi les grands tirages, Le Quotidien d’Oran est installé hors de la capitale. Fondé en 1994, il diffuse ses 145 000 exemplaires sur l’ensemble du territoire.
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