La Turquie a fait monter les enchères vendredi en menaçant de revoir ses relations avec l’Union européenne si celle-ci refusait l’ouverture l’an prochain de négociations sur son adhésion. « Si l’Union européenne ne prend pas la décision d’entamer des négociations d’accession avec la Turquie en 2003, les relations UE-turques souffriront et la Turquie devra reconsidérer tous les aspects de ses relations avec l’Union », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Sukru Sina Gurel à l’agence Anatolie. Ce nouvel avertissement intervenait au moment même où les chefs d’État et de gouvernement de l’UE se retrouvaient à Bruxelles pour discuter de l’élargissement. Selon un projet de conclusions de la présidence danoise, diffusé vendredi matin à Bruxelles, l’UE salue les « progrès remarquables » accomplis par la Turquie en matière de respect des droits de l’homme et ses « avancées » dans le domaine économique. Mais le projet n’évoque aucune date pour l’ouverture de négociations. La Turquie, qui souhaite rallier l’UE depuis des années, veut que l’UE lui accorde un échéancier pour ces négociations, au plus tard à Copenhague en décembre. « Nous ne pensons pas proposer une date à Copenhague » pour l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie, avait toutefois avancé jeudi Romano Prodi, le président de la Commission européenne. Interrogé vendredi à Ankara sur les tractations en cours, le Premier ministre turc Bulent Ecevit a estimé que l’UE attendait le résultat des élections législatives du 3 novembre en Turquie pour se prononcer. « En attendant, ils jouent la montre. Il faut nous montrer patients », a affirmé M. Ecevit à la presse. À la question de savoir si la Turquie accepterait en dernier ressort une réponse conditionnelle de l’UE plutôt qu’une date ferme, le Premier ministre a répondu : « Non, nous ne pouvons accepter une telle chose. » Selon M. Gurel, « la décision politique qui sera prise par l’UE (à Copenhague) affectera non seulement la Turquie, mais l’avenir de l’Europe et l’identité qu’elle se choisit ». Et d’ajouter : les leaders européens « veulent-ils une Europe multiculturelle, multireligieuse et véritablement pluraliste ou non ? » La Turquie craint qu’une absence de décision de l’UE cette année ne sonne le glas de ses espoirs de rejoindre la communauté, celle-ci risquant d’avoir fort à faire pour intégrer les 10 pays déjà retenus pour son élargissement. Outre une remise en cause de ses relations avec Bruxelles, Ankara dispose d’autres cartes à jouer pour tenter d’influer sur l’UE. Elle peut s’opposer à un accord entre l’UE et l’Otan sur la mise en œuvre de la défense européenne, faire jouer la pression américaine à un moment où Washington a besoin de son appui contre l’Irak, et faire monter la pression concernant Chypre. Si l’UE accepte l’adhésion de l’île méditerranéenne avant un règlement du contentieux politique entre Chypriotes grecs et turcs, Ankara menace par exemple d’annexer la partie nord de l’île qu’elle occupe. « Ce pourrait être une annexion, une relation d’autonomie ou le renforcement de nos relations » avec la République de Chypre du nord, avançait M. Ecevit jeudi à la télévision. Chypre est divisée depuis que les troupes turques ont envahi le Nord de l’île en 1974 en réponse à un coup d’Etat prohellène à Nicosie. La question européenne est également importante pour au moins deux des partis au pouvoir en Turquie qui craignent d’être battus aux élections alors qu’ils ont bataillé sans compter pour obtenir du Parlement le vote de réformes proeuropéennes en août dernier. Mais un refus européen ferait l’affaire des certains nationalistes. Plusieurs journaux voyaient d’ailleurs la main de ces nationalistes derrière des accusations d’espionnage portées par la Cour de sûreté de l’État contre six fondations allemandes travaillant en Turquie. Ces accusations, formulées au moment même où l’Allemagne se prononce pour l’ouverture de négociations entre l’UE et la Turquie, pourraient nuire aux relations entre Berlin et Ankara, selon les observateurs.
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