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NOUVEAUTÉS EN LIBRAIRIE La rentrée littéraire(photos)

Six romans, dont trois parlent d’amour. Une bonne moyenne pour qui aime les larges panoramas, géographiques ou temporels, dominés par un couple passionné. Mais une rentrée littéraire n’est pas réussie sans quelques bons polars, deux ou trois histoires légères qui ne font de mal à personne et un prix Pulitzer plus ou moins mérité. En attendant les auréoles parisiennes, qui ne sauraient tarder. Richard Rayner, « Chasseur de nuages », éd. Robert Laffont Encore un best-seller venu directement de New York et qui a tellement plu qu’il va prochainement être adapté pour l’écran par Alan Parker. L’histoire de ce Chasseur de nuages est séduisante et tient son lecteur en haleine sur près de 500 pages. Richard Rayner, dont c’est le premier roman traduit en français, raconte l’histoire du Finlandais Esko Vaananen, devenu bâtisseur de gratte-ciel new-yorkais dans les années 1920, par amour pour une femme qu’il a rencontrée étant enfant, dans son village natal. Le récit est parfaitement planté dans la réalité de l’époque et l’on y savoure une mafia plus vraie que nature et des tractations immobilières, parfois sanglantes, dans un Manhattan en pleine expansion. Le personnage principal ne manque pas d’étoffe, et ses origines nordiques sont présentes sans être étouffantes. Un très bon best-seller. Extrait : « Esko comprit alors qu’il n’était pas venu à New York seulement pour Katerina. Elle l’avait fait venir avec des gratte-ciel, mais un gratte-ciel, le sien, allait l’inciter à rester dans cette ville où il n’avait ni réputation ni contacts, et aucun moyen de subsistance sinon son intelligence et son ambition. » Benoît Duteurtre, « Le voyage en France », éd. Gallimard Benoît Duteurtre est un auteur chanceux. Son deuxième roman, Tout doit disparaître, publié en 1992, a été adapté quatre ans plus tard pour le cinéma. À partir de là, généralement, tout se passe plutôt bien pour un auteur qui, en plus, figure dans le catalogue Gallimard. Mais son dernier texte, Le voyage en France, est pour le moins décevant. Sur tous les plans : l’histoire est un agglomérat d’histoires plus réussies (un jeune Américain, amoureux de la France depuis qu’il a découvert un tableau de Monet, rencontre un Français qui rêve des États-Unis) écrite dans une langue fade, datée et inintéressante. Le tout est très « posé » et les héros sont de mauvais avatars des personnages de Philippe Labro et de Romain Gary. Extrait : « Ne me dis pas qui tu es, je te reconnais ! Une dingue, songea David. Espérant quand même obtenir des informations, il précisa : -Je suis Américain. Je ne connais pas cette ville, mais… je cherche le quartier de Sainte-Adresse, où Claude Monet peignait ses tableaux. –Je sais que tu viens d’Amérique, mon garçon. Elle le fixait toujours, puis elle ajouta : -Et je sais que tu es un fils de Dieu, comme je suis une fille de Dieu. Et nous cherchons tous deux la lumière, dans ce quartier pourri. » Kurban Saïd, « Ali et Nino », éd. Nil Ici, l’auteur est aussi passionnant et mystérieux que son roman, publié à Vienne en 1937. Kurban Saïd est un personnage protéiforme. Juif russe né à Bakou en 1905, son vrai nom est Lev Nussimbaum. Fuyant la répression bolchevique, il se convertit à l’islam en 1920, à Berlin. Il s’appelait désormais Essad Bey mais il publia Ali et Nino, un de ses nombreux écrits, sous le nom de Kurban Saïd, le nom du rival qui lui enleva la femme qu’il aimait. Il se venge de lui dans son histoire d’amour romancée entre un musulman et une chrétienne, à Bakou, à la veille de la Révolution russe. L’extraordinaire émulation qui régnait alors en Europe centrale est rendue avec acuité par cet écrivain caméléon, mort à 37 ans en ayant réussi à s’immiscer dans les cercles nazis sans jamais révéler son identité. Extrait : « Nino ? Oui, c’était le nom de Nino Tschavtschavadze et elle avait seize ans quand le ministre et poète l’avait épousée. Nino Tschavtschavadze, la grand-tante de Nino, la Nino assise près de moi. Elle avait dix-sept ans lorsque le peuple de Téhéran avait assiégé la maison du ministre. “ Ô Ali Salawat, tant vanté ! ” criait le peuple. Le forgeron de la rue du sultan Sülly avait pris un marteau et brisé la poitrine du ministre. Des jours plus tard, on avait retrouvé en bordure de la ville de Téhéran des lambeaux de chair et un crâne que les chiens avaient déjà rongé. C’était tout ce qu’il restait d’Alexandre Gribojedov, poète et ministre du tsar. » Richard Russo, « Le déclin de l’empire Whiting », éd. Quai Voltaire Voilà un autre pavé de plus de 500 pages, encore plus impressionnant que le Richard Rayner parce qu’imprimé sur un papier plus fin. Autant le dire tout de suite : cet imposant volume a reçu le très sélect prix Pulitzer et a été littéralement encensé par la critique américaine, qui a adoré son cachet authentique et accroché au réel comme la sangsue à son rocher. L’écrivain se lance en effet dans une fresque interminable, détaillant dans ses moindres faits la vie d’une bourgade du Maine, Empire Falls (le titre original du roman), qui a connu ses heures de gloire, dans les années 1960, avec une industrie textile florissante, et dont il ne reste aujourd’hui que des bribes, âprement défendues par le clan Whiting, celui des propriétaires. Le tout est observé à partir d’un grill par un homme coincé entre les déboires sentimentaux de son ex-femme qui lui en fait confidence et l’adolescence houleuse de sa fille. Avis aux amateurs d’histoires à tiroirs, qui s’engouffrent dans un fleuve stylistique ample, qu’aucune anecdote prosaïque n’effraie. Extrait : « Pas de chance. Le père Mark avait rouvert son tiroir une demi-douzaine de fois dans la journée, lu et relu la lettre jusqu’à pouvoir la réciter par cœur. Si le peintre souhaitait montrer certaines de ses œuvres encore inachevées, il voulait aussi, écrivait-il, poser au père Mark certaines questions d’ordre spirituel. Mercredi suivant, Mark s’était trouvé dans l’incapacité de se mentir plus souvent. Cette lettre, il la cachait, et c’était en réalité tout ce qu’il avait besoin de savoir. » Philippe Sollers, « L’étoile des amants », éd. Gallimard Philippe Sollers est un écrivain à part. Il agace ou il enchante depuis plus de 20 ans, mais son intelligence acérée ne passe jamais inaperçue. Très grand spécialiste des femmes et de la musique, il se laisse aller, dans L’étoile des amants, à un exercice de style savoureux à placer entre le roman, les pensées et l’essai, comme souvent chez lui. Voilà un auteur, érudit sans être poseur, qui saute avec légèreté d’un genre à l’autre, sans s’emmêler les pattes et en suivant un imperceptible fil rouge qui fait instinctivement comprendre que la lecture va être agréable, à supposer que l’on aime Sollers. Extrait : « J’invente le verbe silencier, il le faut. On silencie une chambre, un appartement, un quartier, un boulevard, un taxi, un avion, une émission de télévision, un stade, une foule hurlante. J’ai l’air de vous écouter, je silencie. Je me surprends en train de me silencier moi-même. Les oiseaux m’aident beaucoup dans ce sport, les étoiles aussi, la peau de Maud plus encore, ses épaules, ses bras ronds, ses mains, son odeur foin-pêche, le bout de son nez, son cou. Je la regarde, là, de l’autre côté de la table basse donnant sur l’océan, un peu cachée par le bouquet de pivoines roses. Les pivoines boivent beaucoup d’eau, elles sont concentrées et ébouriffées, elles se fouettent de l’intérieur, on en mangerait. Les yeux mangent, les doigts écoutent, les oreilles sentent, le nez voit. On vous en empêche ? Normal, et tant mieux. À vous de passer sans demander la permission, pas besoin de forcer, laissez venir, laissez vivre. » Percy Kemp, « Le système Boone », éd. Albin Michel Percy Kemp est une des fiertés de la littérature libanaise francophone. Il avait épaté son monde avec Musc, un court roman sagement original, en 2000. Le voilà de retour avec Le système Boone, qui a pour trame l’après-11septembre, avec tout son cortège guerrier, secret, stratégique et systématique. Or, il se trouve que le « système » en question est celui qu’un homme, Harry Boone, agent secret britannique de son état, met en place pour préserver sa tranquillité. La bonne planque, c’est Beyrouth, et il faut avouer que les noms et les lieux, à peine maquillés, sont familiers et certains, discrètement, en prennent pour leur grade. Entre Londres, Moscou et Ayia Napa, les agents tentent de faire régner un ordre monarchique, très enchevêtré (un plaisir agréable pour les amateurs de polar). Il n’en reste pas moins que ce roman se lit facilement, avec une fin pour le moins ironique. Extrait : « Au bar, il régnait une atmosphère de gaieté forcée entretenue par deux poufiasses oubliées des placeurs athéniens, qui faisaient le pied de grue en contemplant le barman secouer énergiquement des cocktails pour des clients inexistants : répétition générale dans l’attente des arrivages touristiques du week-end. La musique y était assez forte pour qu’on ne risque pas d’être entendu et, ayant pris place dans un coin, Harry Boone en profita pour téléphoner. » Diala GEMAYEL
Six romans, dont trois parlent d’amour. Une bonne moyenne pour qui aime les larges panoramas, géographiques ou temporels, dominés par un couple passionné. Mais une rentrée littéraire n’est pas réussie sans quelques bons polars, deux ou trois histoires légères qui ne font de mal à personne et un prix Pulitzer plus ou moins mérité. En attendant les auréoles parisiennes, qui ne sauraient tarder. Richard Rayner, « Chasseur de nuages », éd. Robert Laffont Encore un best-seller venu directement de New York et qui a tellement plu qu’il va prochainement être adapté pour l’écran par Alan Parker. L’histoire de ce Chasseur de nuages est séduisante et tient son lecteur en haleine sur près de 500 pages. Richard Rayner, dont c’est le premier roman traduit en français, raconte l’histoire du Finlandais Esko Vaananen,...