Une bijouterie située sur l’artère principale de Kaslik, quoi de plus banal ? Sauf qu’au deuxième étage, un atelier étroit abrite la passion du bijoutier : la lutherie pour violons. La trentaine naissante, brun aux yeux marrons, Arty Iskandarian est l’un des rares à pratiquer cette activité de façon professionnelle au Liban. Jean bleu, chemise grise, petites lunettes, le jeune homme est moderne, à l’aise dans ses baskets. L’atelier où il passe le plus clair de son temps libre à réparer et fabriquer des violons ressemble un peu à une caverne d’Ali Baba. Outils et matières premières de tout genre occupent un coin de la pièce. Puis, une haute table rectangulaire, en bois, sur laquelle l’artiste travaille pour donner vie à ses instruments. Enfin une quinzaine de violons, dont deux altos, tapissent ses murs. Une passion Cette passion n’est pas née par hasard. Dans la famille, on est violoniste de père en fils. Une exception toutefois, le père d’Arty qui, lui, n’est que bijoutier, est aussi grand mélomane. Le jeune homme apprend donc naturellement le violon dès son plus jeune âge grâce à des cours particuliers donnés par des professeurs russes, libanais et arméniens : « Même si mon père ne jouait pas de cet instrument, il écoutait de la musique classique à longueur de journée », raconte le bijoutier. Il achète son premier violon à 14 ans et ce n’est que six ans plus tard que le musicien s’essaye à la réparation : « J’ai commencé par réparer mon violon. Je ne savais pas comment faire. J’ai eu le courage de l’ouvrir et de le rafistoler. À dire vrai, le résultat était plutôt satisfaisant », explique le luthier. À partir de ce moment, Arty Iskandarian se lance dans la restauration et la fabrication de violons. Il profite de ses voyages d’affaires à travers le monde pour acheter des livres et des outils de lutherie. Ainsi, il fait la connaissance de violonistes professionnels. Des rencontres plus que nécessaires pour le professionnel qu’il devient : « Il est très important de connaître les besoins du musicien pour améliorer la confection de ses propres instruments et leurs sonorités », dit l’artiste qui enseigne aujourd’hui le violon. Un luthier peu commun Arty Iskandarian répare gratuitement les violons et ne vend pas ceux qu’il crée : « Je ne veux pas tirer profit de ma passion et je ne me vois pas demander à un enfant 100 $.» Il ajoute : « Chaque violon représente une tranche de ma vie, des souvenirs. J’y suis trop attaché pour m’en séparer. »Tellement attaché qu’il baptise ses instruments des noms de deux membres de sa famille d’abord, sa grand-mère Alice, et son épouse, Armine. D’ailleurs, chaque violon a son histoire. Pour celui baptisé Lebanon, par exemple, un jour l’artiste se baladait dans les rues de Beyrouth et trouve une porte en bois de cèdre près d’un monticule de détritus. Pourquoi ne pas confectionner un violon dans cette matière ? se dit-il. Aussitôt dit, aussitôt fait. « Ce bois a survécu aux multiples conflits que le pays a connus. C’est donc une sorte de témoin de l’histoire libanaise », insiste Arty Iskandarian comme pour mieux expliquer son geste. Les périodes de confection Pour cet artisan particulier, « les formes d’un violon s’inspirent de celles d’une femme ». Chaque luthier apporte donc sa touche personnelle à son travail. Il faut compter, en général, près de trois mois pour achever un violon. Ainsi, il dessine et calcule lui-même les proportions de l’instrument pour lui « donner une apparence douce et une sonorité forte ». Arty Iskandarian utilise l’érable de Bosnie et l’épicéa, séchés depuis au minimum une quarantaine d’années, dans lesquels il découpe le corps de l’instrument avec des outils spéciaux. Après plusieurs opérations d’assemblage, de collage, d’ajustement et de bombage, le luthier rend le bois plus fort grâce à un enduit fait d’un mélange de produits naturels utilisés déjà par ses pairs, il y a plus de 300 ans. Dernière étape et la plus longue : le vernissage. L’artiste compose, selon une recette secrète, son vernis. Résultat, l’instrument est plus transparent, plus dur et plus brillant. « J’y ajoute, selon mes goûts, la couleur. Mes préférences vont pour le miel, le marron et surtout le rougeâtre », dit le musicien. Il faut entre 30 et 35 couches de vernis par violon avec une à quatre semaines de séchage entre chaque couche. « Je ne m’imagine pas sans cette occupation. Elle occupe mon esprit, et c’est dans mon sang », conclut Arty Iskandarian. Vanessa NEHMÉ
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