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Actualités - Opinion

DÉBAT L’éducation pour tous : toujours pour demain ?

par Koïchiro Matsuura directeur général de l’Unesco Nous reproduisons ci-dessous un article résumant l’intervention de M. Matsuura aux « Entretiens du XXIe siècle » organisés récemment à l’Unesco par Jérôme Bindé, responsable au sein de l’organisation de la division de l’anticipation et des études prospectives, et Sir John Daniel, sous-directeur général chargé de l’Éducation. Le thème des débats était « L’éducation pour tous ». Voilà maintenant plus de deux ans que s’est tenu à Dakar, à l’initiative de l’Unesco, le Forum mondial sur l’éducation. C’était en avril 2000. Deux ans après, l’heure est à un premier bilan, nécessairement provisoire. Assurément, il reste beaucoup à faire pour atteindre les buts que nous nous étions fixés. Le Cadre d’action de Dakar assigne à la communauté internationale six objectifs, dont deux méritent particulièrement d’être rappelés. Nous devons tout d’abord « faire en sorte que d’ici à 2015 tous les enfants, notamment les filles et les enfants en difficulté ou issus de minorités ethniques, aient la possibilité d’accéder à un enseignement primaire obligatoire et gratuit de qualité et de le suivre jusqu’à son terme ». Il nous faut ensuite « améliorer de 50 % les niveaux d’alphabétisation des adultes, et notamment des femmes, d’ici à 2015, et assurer à tous les adultes un accès équitable aux programmes d’éducation de base et d’éducation permanente ». Or il y a encore, dans le monde, 868 millions d’adultes analphabètes. Certes, l’analphabétisme a fortement diminué en valeur relative, et devrait continuer de décroître. Le pourcentage d’analphabètes est tombé de 30,8 % en 1980 à 22,8 % en 1995 et devrait passer à 16,6 % en 2010. Mais en raison de l’accroissement de la population mondiale, leur nombre est resté étonnamment stable entre 1980 et 1995 – autour de 890 millions – même s’il diminue depuis lors, trop lentement d’ailleurs. Et plus de 100 millions d’enfants, qui devraient être scolarisés au niveau du primaire, ne vont toujours pas à l’école ou en sont tout simplement privés. Nous mesurons donc l’immensité de la tâche. Il va nous falloir relever, au cours des générations à venir, à la fois les défis non résolus légués par le XXe siècle – l’éducation pour tous – et ceux du XXIe siècle – l’éducation pour tous tout au long de la vie et la construction de sociétés du savoir. Et ces défis concernent toutes les sociétés : même dans les nations les plus riches, les systèmes éducatifs ne parviennent pas à assurer une alphabétisation durable de la population. Les études montrent que plus d’un dixième, et le plus souvent un cinquième de la population des pays industrialisés, sont affectés par l’illettrisme – c’est-à-dire l’incapacité de lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref de faits en rapport avec la vie quotidienne. Il nous faut donc, plus que jamais, ouvrir les yeux et nous mobiliser. Nous devons travailler sans relâche à poursuivre ce combat, qui passe par la notion de participation et de mobilisation. Car l’éducation pour tous ne sera vraiment pour tous que si elle devient d’abord l’affaire de tous. C’est pourquoi nous devons constamment rappeler l’engagement affirmé voici deux ans par les États et par tous nos partenaires – Unicef, Pnud, FNUAP, Banque mondiale – et par tous les acteurs de la société civile que nous avons associés à notre combat. Dakar ne doit pas être « une conférence de plus », et l’éducation pour tous ne doit pas être « toujours pour demain ». C’est pour l’Unesco une mission première, et je me suis engagé personnellement à en faire une priorité, car l’éducation est un droit humain fondamental, proclamé par la Déclaration universelle des droits de l’homme et par les pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme, qui ont force de traité. Poursuivre l’objectif de l’éducation pour tous est donc une obligation des États. En même temps, les participants du Forum de Dakar se sont engagés à ce que tout État qui présenterait un plan « crédible » dans le domaine de l’éducation pour tous recevrait les moyens de le mettre en œuvre. La communauté internationale devra tenir cette promesse. L’éducation pour tous est mieux qu’un objectif ambitieux : c’est une éthique ambitieuse – celle qui parie sur la dignité de l’être humain. Aujourd’hui, la notion même d’alphabétisation ne se limite plus à la lecture, à l’écriture et au calcul. L’éducation doit donner accès à des compétences et à des savoir-faire qui permettent l’intégration dans la société. Elle doit être une école de démocratie, car le meilleur bouclier de la cité, ce sont des citoyens formés et responsables. L’éducation doit aussi être accessible à tous les stades de la vie, pour donner une « deuxième chance » aux exclus et permettre à chacun de s’adapter aux changements du monde et de son environnement professionnel. Il faut d’abord donner accès aux savoirs nécessaires, puis offrir tout au long de la vie, pas seulement à l’école, mais aussi dans l’éducation non formelle et informelle, ce que Roberto Carneiro, dans Les Clés du XXIe siècle, appelle des « antidotes au désapprentissage ». Nous sommes convaincus que cet effort ne portera ses fruits que si l’éducation pour tous est intégrée dans les programmes nationaux de développement et de lutte contre la pauvreté. Car tout le monde le reconnaît aujourd’hui : il existe un lien essentiel entre éducation, développement et lutte contre la pauvreté. C’est pourquoi les pauvres et les exclus – en particulier les femmes et les filles, trop souvent exclues de la scolarisation, et les groupes marginalisés – doivent être aujourd’hui les premiers destinataires de l’éducation pour tous. Il nous faut cesser de décevoir l’espoir, cesser de différer l’action. Il y a, à cet égard, des signes encourageants – je pense en particulier à l’annonce par la Banque mondiale, voici quelques semaines, de la liste des 23 premiers pays qui bénéficieront d’un « programme accéléré » (fast track) au titre de l’éducation pour tous – ces pays totalisant à eux seuls plus de la moitié des enfants non scolarisés de la planète. Je pense aussi aux engagements prometteurs pris au cours du récent sommet du G8 au Canada, concernant notamment le financement de l’éducation pour tous : les dirigeants des huit pays les plus riches du monde sont en effet convenus d’augmenter leur soutien financier aux pays sérieusement engagés dans la réalisation des objectifs de l’éducation pour tous. Car investir dans l’éducation, c’est investir dans la réussite, c’est construire notre futur. Gouvernements, institutions internationales, acteurs de la société, ONG, associations, secteur privé, citoyens, c’est tous ensemble que nous viendrons à bout du chantier. Nous devrions aussi y penser dans le monde de l’après-11 septembre : investir dans l’éducation, c’est investir dans la sécurité nationale et internationale. Car l’éducation, comme Jacques Delors l’a souligné, repose sur quatre piliers : apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à être et apprendre à vivre ensemble. L’éducation pour tous est le meilleur ciment de la paix, entre les nations comme au sein de chaque nation. Mais sommes-nous prêts à payer le prix de la paix ? À ceux qui disaient que l’éducation coûte cher, Abraham Lincoln avait coutume de répondre : « Eh bien, messieurs, essayez donc l’ignorance ! »
par Koïchiro Matsuura directeur général de l’Unesco Nous reproduisons ci-dessous un article résumant l’intervention de M. Matsuura aux « Entretiens du XXIe siècle » organisés récemment à l’Unesco par Jérôme Bindé, responsable au sein de l’organisation de la division de l’anticipation et des études prospectives, et Sir John Daniel, sous-directeur général chargé de l’Éducation. Le thème des débats était « L’éducation pour tous ». Voilà maintenant plus de deux ans que s’est tenu à Dakar, à l’initiative de l’Unesco, le Forum mondial sur l’éducation. C’était en avril 2000. Deux ans après, l’heure est à un premier bilan, nécessairement provisoire. Assurément, il reste beaucoup à faire pour atteindre les buts que nous nous étions fixés. Le Cadre d’action de Dakar assigne à la...