Au lendemain du massacre de 22 villageois, dramatique épisode d’une longue vendetta qui oppose deux familles, la bourgade de Beit Allam, dans le sud de l’Égypte, était plongée hier dans un silence de mort, sous forte surveillance de la police antiémeute. À l’entrée de ce village agricole de Haute-Égypte cerné par les champs de maïs et flanqué d’une montagne désertique, des flaques de sang séché et des débris de verre restent les seuls témoins de l’embuscade. La police a évacué les deux minibus dans lesquels 22 membres de la famille Hanachate, tous des hommes à l’exception d’un garçon de huit ans, selon les témoignages, ont été tués par balles. Trois seulement ont survécu aux cinq ou six assaillants de la famille Abdel Halim, qui ont arrosé les véhicules avec des fusils d’assaut Kalachnikov, selon un policier présent dans le village. Ils n’ont dû leur salut qu’en se cachant sous les sièges et sont hospitalisés, atteints de blessures diverses. « Personne n’imaginait qu’on pourrait en arriver là », explique d’une voix blanche l’oumda (maire) du village, Abdelkader Moustafa, dans une rue déserte, dont le silence n’est coupé que par l’aboiement d’un chien. « La colère est très forte chez les Hanachate. Ils refusent de recevoir les condoléances », ajoute-t-il, faisant référence au code d’honneur des habitants de Haute-Égypte, à la tradition du « tar », la vendetta, selon laquelle justice et réparation ne se font que dans le sang. « Il faut à tout prix éviter que les choses dégénèrent, il faut tenter une médiation, mais rien ne sera possible avant un mois », explique-t-il. Une trentaine de policiers antiémeutes, armés de kalachnikov, ont été déployés dans cette bourgade de 15 000 habitants, à 400 km au sud du Caire, aux maisons en pisé ou en brique, et que borde un canal parallèle au Nil. Pour des raisons de sécurité, les 22 tués ont été enterrés pendant la nuit dans le cimetière du village, sous forte protection de la police, et en l’absence de parents et de proches, expliquent des voisins. Les deux familles, toutes deux de confession musulmane dans cette région qui compte de nombreux coptes, nourrissaient une rivalité farouche depuis 1990, avait indiqué samedi le ministère de l’Intérieur. « Tout a commencé par des disputes entre gamins, pendant un mariage. On accusait les uns et les autres d’être des voyous. Puis les gamins ont grandi et ils ont commencé à s’entre-tuer », explique un habitant, Nagueh Amin. Les victimes étaient en effet en route vers la cour criminelle de Sohag, la grande ville proche, pour assister au procès de deux des leurs, accusés d’avoir tué un membre de la famille des assaillants, en avril. Helmi Ahmed et Ali Mahmoud, de la famille Hanachate, sont soupçonnés d’avoir voulu venger l’un des leurs, tué il y a onze ans par les Abdel Halim. Les règlements de comptes sont fréquents en Haute-Égypte, entre familles rivales, pour des affaires d’héritage, d’autorité ou de voisinage. Mais l’ampleur du massacre de Beit Allam est sans précédent depuis 1995, lorsque 24 personnes avaient été tuées lors d’une fusillade et de combats au couteau entre deux familles, à la sortie d’une mosquée, dans la province de Minya (sud). « Dès que les Hanachate seront mieux disposés, on fera venir des notables, des religieux, des députés, pour essayer d’arranger les choses », assure l’oumda du village. Les accès aux maisons des deux familles rivales sont pour l’instant interdits par la police. Et dans la maison des Abdel Halim, il n’y a que des femmes, expliquent les habitants. Car tous les hommes se cachent dans les champs ou dans la montagne, fuyant la police lancée à leurs trousses.
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