L’Afrique va exploser de joie si d’aventure le Sénégal entre dans l’histoire demain en devenant la première équipe du continent à se qualifier pour les demi-finales de la Coupe du monde. Partout en Afrique les supporters se délectent depuis trois semaines des progrès spectaculaires effectués par l’équipe du Sénégal en Corée du Sud et au Japon. Le style de jeu très direct de l’équipe sénégalaise a été salué à travers tout le continent, généralement habitué à partager de plus sombres nouvelles. Les Africains ont particulièrement goûté la victoire du Sénégal en match d’ouverture contre l’ancienne force coloniale française. Mais une place en demi-finale, qui ouvrirait le chemin vers un titre mondial à peine envisageable, poserait définitivement la griffe de l’Afrique sur le sport le plus populaire de la planète. « L’Afrique est fière du Sénégal et nous ne faisons qu’un pour le soutenir, pour qu’il puisse atteindre les plus hautes sphères de la Coupe du monde », a déclaré Nkosazana Dlamini-Zuma, ministre sud-africain des Affaires étrangères. « Ce serait une fête gigantesque pour toute l’Afrique s’ils arrivaient jusqu’en finale », confirme Hilaire Kulenguluka, vendeur de journaux dans les rues de Kinshasa (RDC). Après avoir battu les champions du monde en titre 1-0 en match d’ouverture, fait match nul 1-1 contre le Danemark, 3-3 contre l’Uruguay, et sorti la Suède 2-1 en huitième de finale, les Sénégalais s’apprêtent à retrouver aujourd’hui la Turquie à Osaka, confiants dans leur possibilité de gagner et de rencontrer ensuite en demi-finale soit l’Angleterre, soit le Brésil. Le journal kenyan Daily Nation a d’ailleurs fait ce commentaire : « L’espace d’un instant, nous pouvons oublier la famine, les guerres, les présidents qui s’accrochent au pouvoir, tous ces problèmes qui font de l’Afrique le client préféré des médias du monde entier quand il s’agit de parler de mauvaises nouvelles. » Dans le sillage du Sénégal devenu la deuxième équipe africaine à atteindre les quarts de finale d’une Coupe du monde – après le Cameroun en 1990 –, d’autres nations africaines rêvent désormais de faire la même chose, notamment en Afrique de l’Est, parent pauvre du football africain. « Il y a 12 ans à peine, le Kenya et le Sénégal avaient fait match nul 0-0 lors des qualifications pour la Coupe d’Afrique des nations en Algérie et, comme le Kenya, le Sénégal avait été éliminé à ce stade de la compétition », se souvient Nicholas Musonye, secrétaire général du Conseil des Fédérations de football d’Afrique centrale et de l’Est. « Aujourd’hui, le Sénégal est au sommet du football mondial. Quel meilleur exemple pour les nations africaines, spécialement celles de ma région ? » Les commentateurs reconnaissent que la force des Sénégalais consiste à mélanger le don naturel des Africains et le savoir-faire européen, sans oublier la discipline apprise dans le championnat français. Mamane Sadou, domestique et supporter de football nigérien, pense lui aussi que les équipes africaines devraient s’aligner sur les standards européens. « Nous devons rendre nos joueurs plus professionnels et leur apporter des conditions financières identiques à celles garanties sur les autres continents », a estimé Sadou. Mark Ssali, journaliste sportif au quotidien ougandais Monitor, abonde dans le même sens : « Le succès de l’Afrique dans cette Coupe du monde, on le doit au fait que nos joueurs se sont expatriés en Europe. Nos talents bruts se sont professionnalisés. Ils ont appris la technique et la discipline tactique nécessaires pour réussir au niveau mondial. » Mais de retour à la maison, le beau jeu est de nouveau en berne. Parmi les 14 membres de la Communauté pour le développement de l’Afrique australe, seule l’Afrique du Sud possède deux stades aux normes internationales, et les clubs sud-africains sont les seuls à bénéficier de leur propre terrain d’entraînement. Et dans la plupart des cas, les stades de football sont à peine entretenus. Le sponsoring en est encore à ses balbutiements et les droits de télévision n’existent pas car, dans la plupart des pays, la seule chaîne de télévision étatique retransmet le plus souvent les matchs en direct sans payer de droits. « La situation financière est vraiment mauvaise, et cela explique en grande partie le faible niveau de nos championnats », estime Evaristo Kasunga, président de la fédération zambienne. « L’Afrique doit malheureusement compter sur l’Europe pour faire éclore ses talents. » La Fifa donne désormais de l’argent aux fédérations africaines pour développer leurs équipes de jeunes, mais ceux qui émergent de ces formations partent ensuite généralement vers l’Europe, dans des clubs de troisième division qui les paient mieux que les plus grands clubs du continent noir. Dans les pires cas, les fédérations utilisent l’argent à des fins plus ou moins douteuses, disent certains commentateurs sportifs. « Les joueurs africains, réputés pour leur endurance, pourraient être aussi bon techniquement et tactiquement que leurs collègues européens ou asiatiques s’ils avaient accès aux mêmes infrastructures, et s’ils avaient le soutien de leur fédération », explique Ousmane Moussa, étudiant à l’Université de Niamey (Niger). Le succès du Sénégal pourrait néanmoins faire rentrer de l’argent frais dans le football africain. Pour preuve, la première division sud-africaine vient de se voir proposer, il y a deux semaines, un nouveau partenariat de 14 millions de dollars sur les cinq prochaines années par un fabricant de bière local (South African Breweries). Il s’agit d’un nouveau record pour le football professionnel du continent africain. Les marabouts sénégalais hors jeu Les joueurs turcs peuvent être rassurés, à la veille de leur quart de finale du Mondial de football : leurs adversaires sénégalais affirment qu’ils n’ont pas fait appel aux marabouts pour poursuivre leur route victorieuse. Le sélectionneur français du Sénégal, Bruno Metsu, estime à deux ou trois le nombre de ses joueurs susceptibles d’implorer des forces spirituelles. « Les autres en rigolent », ajoute-t-il. Pour mieux convaincre ses hommes de miser uniquement sur leurs qualités, l’entraîneur leur a raconté que, s’il avait suffi de recevoir l’aide des marabouts, « il y a longtemps que nous aurions gagné la Coupe d’Afrique des Nations et la Coupe du monde ». Il se souvient qu’un jour, en Égypte, son adjoint chargé des gardiens de but avait répandu de l’eau sur le terrain : « Je lui ai dit que je ne voulais pas le revoir faire ça. Avec tes conneries, on va perdre. Et on a perdu 1 à 0 ». Aliou Cissé, capitaine de l’équipe, explique que « 80 % ne connaissent pas le maraboutage ». Certains sont nés en France, comme Sylvain Ndiaye ou Habib Beye. « Imaginez leur réaction si on tuait un poulet dans les vestiaires avant le match ! », plaisante-t-il. Quelques Sénégalais, à l’image du défenseur Ferdinand Coly, ont opté pour la religion catholique, et certains n’ont découvert que récemment le pays et les coutumes de leurs ancêtres. « La qualité de nos joueurs » Se présentant en région parisienne comme l’héritier d’une grande famille maraboutique, le Pr N’fally Cissé se targue de « dix-huit ans d’expérience dans la voyance, dans la médiumnité numérique, le maraboutage et le travail occulte ». Des proches de joueurs sénégalais l’ont consulté dans son cabinet de Grigny (banlieue de Paris) et, s’il ne leur a pas promis la victoire, il leur a laissé entrevoir de solides espoirs. « La confiance était du côté sénégalais, avant le match initial contre l’équipe de France, explique-t-il, notamment chez le gardien de but Tony Sylva et l’attaquant el-Hadji Diouf ». Il avait entrevu « des problèmes chez les Français », la blessure de Zidane et la méforme des Bleus. « Mais, précise-t-il, nul n’a jamais jeté de mauvais sort contre les Français comme je l’ai entendu çà et là. Les Sénégalais ne sont pas contre les Français ». Pour le Pr Cissé, l’issue du match Sénégal-Turquie ne laisse planer aucun doute. « Nous allons gagner, mais ce sera dur ! ». Logé dans un foyer Sonacotra du 11e arrondissement de Paris, Kandirua Drame réfute également toute intervention surnaturelle. « Le maraboutage n’a rien à voir dans l’affaire, la qualité de nos joueurs fait la différence », souligne ce supporteur. À ses yeux, l’intervention d’une barre transversale et d’un poteau de but pour repousser les tentatives des Français, puis des Suédois, la complicité d’un autre poteau pour accueillir le but en or d’Henri Camara contre les Scandinaves n’ont rien de surnaturel. Alors, à défaut de faire face aux marabouts sénégalais, unanimement mis hors-jeu, les Turcs devront peut-être lutter contre la réussite des Africains.
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