La forte augmentation du projet de budget américain de la défense a laissé sans voix mardi les responsables russes, conscients du retard irrattrapable pris dans ce domaine par leur pays, selon des experts. La comparaison des chiffres est sans appel. Le budget russe de la défense en 2002 représente, avec 9,5 milliards de dollars, l’équivalent à peu de chose près de la somme que les États-Unis envisagent de consacrer au seul domaine de la science et de la technologie militaire en 2003. Le projet de budget américain pour la défense en 2003, présenté lundi dernier par George W. Bush, en hausse de presque 15 % à 379,5 milliards de dollars, représente plus de six fois le budget de tout l’État russe en 2002. «Les chiffres américains dépassent déjà de si loin ceux des Russes, que leur augmentation ne change pas grand-chose», a estimé l’expert militaire russe indépendant Alexandre Goltz. Le succès rapide de l’armée américaine en Afghanistan avec son arsenal de haute technologie a mis en relief le retard d’une armée russe sous-équipée et engluée dans le conflit tchétchène depuis plus de deux ans. «La Russie a un problème d’identité, car elle s’est toujours considérée comme l’égale des Américains», a remarqué M. Goltz. «Or, même dans le domaine des armes stratégiques, les États-Unis nous rabaissent en enlevant son importance à la triade nucléaire», qui désigne les armes stratégiques déployées sur terre, sur mer et dans les airs. Le département américain de la Défense a présenté en janvier sa Révision de la posture nucléaire (NPR), dans laquelle la triade nucléaire n’est plus qu’un élément du dispositif de défense stratégique. L’effort américain de défense ne risque pas de provoquer de réaction négative de Moscou, selon Rouslan Poukhov, directeur du centre russe d’analyse sur les stratégies et les technologies. «La Russie a compris qu’elle n’a plus les moyens de faire cavalier seul. Elle a choisi d’adhérer à la sphère occidentale», estime-t-il. La hiérarchie militaire pourrait s’en inquiéter, «mais son influence est surévaluée. Les généraux pleurent quelquefois, démissionnent rarement et obéissent le plus souvent», ajoute-t-il. Le choix politique d’une orientation à l’Ouest, réaffirmé récemment avec l’appui de Moscou à l’opération militaire américaine en Afghanistan, est aussi endossé par le puissant complexe militaro-industriel. «Il a fait son choix il y a déjà 4 ou 5 ans, en réalisant qu’il est plus lucratif de faire des affaires dans la sphère d’influence occidentale que dans celle des États parias», estime M. Poukhov. Certains en viennent même à imaginer que Moscou récupère quelques miettes du programme américain de défense antimissile. «La Russie peut espérer que ses entreprises de défense et ses laboratoires de recherches prendront part au projet», a jugé Andreï Piontkovsky, directeur du Centre de recherche stratégique, dans la dernière édition du quotidien The Russia Journal. Il en veut pour preuve une proposition en ce sens faite récemment par un membre influent du Congrès américain, le représentant républicain Curt Weldon, qui a marqué son intérêt pour le savoir-faire russe dans ce domaine dans un document intitulé «Partenariat USA-Russie. Une époque nouvelle. Un nouveau départ». Un exercice commun de défense antimissile non stratégique, qui vient de se tenir aux États-Unis, a d’ailleurs inclus les systèmes américain Patriot et russe S-300, selon le quotidien de l’armée russe l’Étoile rouge. Mais cette coopération a pour condition un degré suffisant de confiance, «qui fait encore défaut», selon M. Poukhov. En fin de compte, l’augmentation du budget américain est inquiétante pour d’autres pays que la Russie, selon M. Goltz. «Elle creuse l’écart avec le reste du monde et assure aux États-Unis une domination militaire absolue, y compris face à leurs alliés, ce qui sous-entend qu’ils n’ont pas besoin d’eux».
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