Des policiers en faction devant un poste de contrôle à Sanaa ignorent le passage à vive allure d’un convoi de voitures transportant des hommes de tribus armées vers une région qui échappe au contrôle du pouvoir central. Le Yémen vient pourtant de lancer, sous la pression de Washington, une campagne sans précédent pour traquer d’éventuels membres du réseau du terroriste présumé Oussama Ben Laden. La tâche du président Ali Abdallah Saleh risque néanmoins d’être ardue. Une opération menée à la mi-décembre par l’armée et la police, et lors de laquelle 24 officiers et soldats ont été tués par des membres de tribus, soupçonnés de donner refuge à des membres présumés d’al-Qaëda dans un village proche de Sanaa, s’est soldée par l’échec. Depuis les attentats du 11 septembre, le Yémen s’est mis en quatre pour être vu comme un «partenaire», selon les propos du président Saleh, des États-Unis dans la guerre antiterroriste. À part les raids lancés dans des régions tribales peu contrôlées par l’État, Sanaa a fermé les écoles coraniques, expulsé des étudiants étrangers et mis fin à l’octroi de visas dans les aéroports pour éviter toute arrivée d’éléments extrémistes. Les autorités yéménites collaborent en outre étroitement avec la police fédérale américaine (FBI) pour arrêter et interroger les suspects dans l’attentat contre le destroyer américain USS Cole, qui a fait en octobre 2000 dans le port d’Aden (sud) 17 tués parmi les marins américains. Mais le gouvernement yéménite fait face à une épreuve pénible dans cette lutte. Compte tenu de l’alliance unique entre les tribus, les hommes d’affaires et les militaires yéménites, le président Saleh ferait certainement face à une insurrection tribale ou une révolte populaire s’il va trop loin dans sa campagne antiterroriste, selon un diplomate occidental à Sanaa. Le rapt de ressortissants étrangers, monnaie courante au Yémen, a rarement eu des motifs politiques, et l’usage de l’islam comme moyen de pression n’a jamais été efficace en raison de la politique, jusque-là réussie, du pluralisme. Mais le fait de serrer la vis aux tribus, dans ce qui pourrait être vu comme une «répression injustifiée» à la demande d’une puissance étrangère, menacerait l’équilibre délicat instauré par le président Saleh au Yémen, un des pays les plus pauvres de la planète. Cela pourrait mener à une recrudescence de l’extrémisme et à la montée d’un fort sentiment antigouvernemental et antiaméricain, estime un autre diplomate. «Il y a aussi la question de la définition. Certains responsables de l’Administration américaine perçoivent les tribus au Yémen comme des islamistes armés, et donc les assimilent à des groupes terroristes», a-t-il dit. «La majorité des Yéménites qui ont quitté le pays pour aller combattre l’occupation soviétique en Afghanistan dans les années 1980 ont pu réintégrer leur société grâce à la politique pluraliste prônée par le président Saleh», a ajouté le diplomate. Le Yémen est parvenu mieux que d’autres pays arabes à intégrer les islamistes dans le processus politique. Le parti islamiste al-Islah détient 62 des 301 sièges au Parlement, et son dirigeant, cheikh Abdallah al-Ahmar, est le président de la Chambre. Toutefois, il pourrait être plus difficile d’intégrer la nouvelle génération de Yéménites, qui ont combattu aux côtés de Ben Laden, dont le père est originaire du Yémen. Une simple balade dans les rues étroites et pavées du vieux souk de Sanaa permet de voir de nombreux jeunes, crasseux et pieds nus, vendre des bandes sonores et des vidéos de Ben Laden.
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