Dans le club sombre et embué, ils sont des centaines à fixer dans un calme inattendu les deux jeunes gens déchaînés sur le ring : Kaboul accueillait dimanche sa première compétition de boxe de l’ère post-taliban. Pour trois rounds de trois minutes, les jeunes puncheurs, visage non protégé, s’en donnent à cœur joie, n’hésitant plus à frapper à la tête, coup jusque-là interdit par décret islamiste. Vacillant, se reprenant, avant de se donner la rituelle accolade lorsque le juge tape sur une vieille gamelle rouillée. Encore chancelant après sa victoire applaudie, Ghawsuddin, 16 ans, ne cache pas sa joie que tous les coups (ou presque) soient de nouveau permis : «J’aime les frappes bien senties», dit-il, presque timide. «C’est une rencontre amicale, la première depuis la paix, pour célébrer la libération de Kaboul», explique l’ex-champion et patron de la «Fédération afghane de boxe», Aziz Ahmad Akhtari. Popularisée dans les années 40 par le champion Rachid Biram, qui avait appris son art en Angleterre avant d’ouvrir un club à Kaboul, la boxe est depuis lors l’un des sports les plus suivis en Afghanistan, avec la lutte, les arts martiaux, le body-building. Aujourd’hui, la capitale compte 24 clubs. «Difficile d’expliquer cet engouement. Les jeunes ici ont une volonté, une rage, ils aiment se battre, ils en veulent», dit Akhtari, qui fut un disciple de Biram. Au point que les talibans n’en ont jamais interdit la pratique, tout en imposant moultes restrictions, tant en terme vestimentaire (pas de shorts) que d’entraînement (pas d’exercice aux heures de prière). «Cela a été la pire période, nous avons perdu de nombreux amateurs», assure Akhtari. Espoir national, Tamim Akhtari, 17 ans, se souvient de ses heures d’entraînement, confiné sous la véranda familiale : «La boxe vous permet d’acquérir une force terrible, elle vous apprend à vous protéger contre vos ennemis». Cette énergie tranche avec le calme du public, des hommes de tous âges, anciens, petits garçons. Des spectateurs qui rient lorsqu’un vieil homme chargé du service d’ordre se met à les asperger furieusement de thé pour les éloigner du ring. Saïd Hamidullah, 17 ans, est venu encourager son cousin, mais il avoue préférer le foot : «Mon père pense que la boxe c’est dangereux. Le foot, ça permet de sortir du pays, et moi je voudrais aller à Londres». Aziz Akhtari assure qu’une équipe nationale de boxe devrait bientôt être formée pour préparer les Jeux olympiques. Il n’en reste pas moins que la plupart des champions sont aujourd’hui exilés, comme Jawid Aman, réfugié au Canada. «À moins que nous ne les attirions, ils devraient participer aux prochains Jeux, mais pour le compte d’équipes étrangères», expliquait récemment Sultan Mahmood Nazari, un entraîneur de lutte, sport aussi démuni que la boxe.
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