«Epuisée ? Je suis finie, lessivée». Près de 40 heures après l’entrée en circulation de l’euro, la cogérante d’un bar-restaurant du centre historique de Rome n’en peut plus des conversions lire-euro, euro-lire, des deux caisses enregistreuses et de son immense calculatrice. Trônant derrière sa calculatrice, la jeune femme blonde tourne un regard désabusé vers une collègue plus âgée travaillant à la caisse-enregistreuse. «Je tape d’abord les euros, puis ensuite le convertisseur, non ça ne marche pas, il faut que j’appuie d’abord sur ce bouton», marmonne toute seule la collègue. «Trois cocas en euros, combien ça fait ?», s’informe un serveur, lui aussi plus âgé. «Trente-cinq virgule trente quatre, non, trois virgule cinquante trois», la cogérante revient inlassablement vers l’immense calculatrice, vérifie, revérifie et commente. «C’est de la folie, je ne sais pas comment on fera pendant deux mois avec cette double circulation. Les gens peuvent payer en lires et en euros et nous on doit rendre la monnaie comme nous le demande nos clients», dit-elle. En Italie, la lire et l’euro circuleront parallèlement jusqu’au 28 février et pourront être utilisés pour tous les paiements. Au fond du bar, au bureau de tabac ouvert jour et nuit, la vendeuse prévient : «Vous pouvez payer comme vous voulez, mais la monnaie on ne vous la rend que dans la devise avec laquelle vous avez payé». Au petit marché de fruits et légumes situé à deux pas de la célèbre Fontaine de Trevi, les marchands de quatre-saisons se sont mis eux aussi aux deux monnaies. «Quatre mille lires la barquette de champignons de Paris. En euros ? Deux euros sept centimes», dit la vendeuse. Mais pour payer en euros, il faut aller en face du marché dans une réserve située au rez-de-chaussée d’un immeuble où Domenico Scognamiglio, assis face à une petite calculatrice, s’arrache les cheveux. «C’est infernal, comment les autorités pensent qu’on va faire face à cette double circulation pendant deux mois ? On n’a pas la monnaie pour rendre aux clients, on dépense un temps fou pour convertir dans les deux monnaies. Combien vous devez Monsieur ? Deux euros et sept centimes. Je vous arrondis à deux euros et je vous en rend huit sur les dix que vous m’avez donné», dit-il. Selon Domenico Scognamiglio, les associations des commerçants ont incité leurs membres à rendre systématiquement la monnaie en euros, à prétendre qu’ils n’ont pas de lires même quand ils en ont, mais certains clients exigent encore d’être remboursés en lires et refusent d’acheter dans le cas contraire. «Nous aurions dû faire comme les Allemands, passer immédiatement à l’euro, sans cette période de double circulation», estime-t-il. À cent mètres d’un distributeur de billets de la Deutsche Bank, «hors d’usage pour des raisons techniques», une petite queue de quatre-cinq personnes s’est formée devant un distributeur de la Banca del Veneto, fonctionnant normalement en euros. Quelques pas plus loin, devant la Banca di Roma, il n’y a personne et les euros sortent sans attente de la machine. Selon l’ABI, l’Association des banques italiennes, environ 50 % des quelques 30 000 distributeurs de billets en Italie délivraient hier des euros, ce chiffre devant atteindre les 95 % pour l’Épiphanie, le 6 janvier.
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