Des trois cents soixante-cinq jours de l’année, une date se détache, celle du 11 septembre. Comment a-t-on osé en venir là et pourquoi ? La question continue de retentir au plus profond de nos consciences. Secrètement, quelque chose en nous s’est réjoui. D’une justice, croyons-nous, rendue à la Palestine. Nous sommes là dans l’épaisseur de l’ambiguïté. Choc des civilisations ? Plutôt choc de deux violences : choc politique par excellence. Ce n’est ni la croix contre le croissant, ni le bien contre le mal, ni au nom d’Allah, ni saint Georges terrassant le dragon. C’est un monde malade qui agonise : celui de la raison du plus fort. Ceux qui se sont précipités sur les deux tours étaient morts avant de tuer. Morts, tués par la lettre d’un texte devenu leur tombeau. Un nouvel ordre international peut-il émerger de ce chaos? Difficilement. Pour l’islam, au nom duquel on a agi, le 11 septembre pose la difficile question des rapports entre foi et raison, et l’indispensable effort pour constituer ces domaines en deux sphères autonomes, condition d’accès à la modernité et à l’histoire. Pour les États-Unis, c’est la non moins difficile ascèse qui doit leur réapprendre que la paix véritable repose sur la justice, et non sur la force. Au Liban, mutation. Vénalité et apothéose de la «culture de la servilité». On a réussi à faire de nous un peuple de serviteurs plutôt qu’un peuple de maîtres. «Dis-moi ce que tu veux, je te dirai qui tu es». Abrutis par les soucis, nous ne savons plus réfléchir ni réagir. Nous assistons au spectacle Rafic Hariri , passé maître dans l’art de soigner sa publicité. L’État ressemble à papa Noël. On aimerait bien y croire, mais on sait qu’il n’existe pas et que ses promesses sont des cadeaux symboliques qui ne rendent pas les pauvres plus riches. Criminalité rampante. Ayant appris dans leur Irak natal que le Liban est l’Eldorado des voleurs, des criminels entrés clandestinement viennent faire fortune dans de petits braquages de quartiers. Qui sait ? Peut-être qu’un jour, ils pourront réussir un grand coup et se mettre à l’abri du besoin ? Ou devenir députés? Ce qui reste ? La culture. Ouvrir un dictionnaire, c’est ouvrir une prison. Définir un mot, c’est ouvrir la porte d’une cellule. 2 500 synonymes de liberté. Privés du sommet de la francophonie, il nous en est resté un petit ouvrage qui se distingue par son désintéressement. Il a été écrit par Antoine Hamid Mourani, évêque maronite de Damas (Dar el-Machreq, distribution Librairie Orientale) . Il y a là, dans une trentaine de petites pages, de quoi faire réfléchir pendant dix ans. Mourani réfléchit sur la culture et l’identité, autant dire la crise culturelle et la crise d’identité dans laquelle nous pataugeons. Il donne l’ordre de marche de la prochaine décennie : «La première tâche du sujet est de naître à soi-même et de consolider cette naissance en se cultivant». «Le Liban doit se rappeler toujours qu’il a été “donné à lui-même comme tâche”, mais qu’il a oublié cette règle qui est fondamentale pour son succès historique». Dans l’aventure qui consiste à rejoindre le monde arabe, le Liban est invité à approfondir sa culture. «C’est par notre culture que nous gardons notre souveraineté interne et la conscience active de nous défendre et d’apporter quelque chose de nouveau à notre monde arabe». Et cette culture, dit Mourani, ne peut être que celle, critique, de la médiation. Et notamment du dialogue interreligieux. Au passage, Mourani critique «un trait typiquement libanais (...), le manque du sens et du souci de la vérité». Pour lui, «le départ de nos jeunes universitaires s’explique en partie par là (...). On voit les problèmes qui se posent et peuvent menacer l’entente nationale, mais on s’arrête là, livrant les problèmes et les situations au temps et plus spécialement à l’oubli (...). Quel idéal se présente aux jeunes qu’il n’est pas étonnant de voir alors passer à une société du divertissement? Toute créativité, toute énergie culturelle, tout esprit de privation semble se perdre». Voilà. Le doigt est sur la plaie. À nous d’agir.
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